Tentative de déplacement du réel

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Que dire, que faire, quel théâtre fabriquer, que raconter du monde ?
Les rêves et les désirs, ceux qui devraient dicter les réponses se cognent aux principes de réalité.
« Soyez réaliste » est l’injonction désolante qui calibre nos rêves. Injonction intériorisée depuis si longtemps qu’elle s’est inoculée jusqu’au contenu des spectacles.

« – Portrait de l’artiste en paire de Nike »

Les envies doivent d’abord se frayer un passage dans la réalité des moyens de production.
Regardons-la, en face.
Un ingénu se penchant sur les politiques culturelles ferait un constat paradoxal.
Si les pouvoirs publics proclament la virginale pureté immatérielle de l’art, ils appliquent aux processus décisionnaires (qui recevra ? / qui peut prétendre recevoir des subventions ?) les approches managériales pratiquées dans l’entreprise privée.
L’art n’est certes pas une marchandise, mais tout de même, finançons les artistes capables de faire fructifier l’argent public. Ceux qui procureront un retour sur investissement.
Ne pas donner à n’importe qui, donc.
N’importe qui, sous-entendu : celles et ceux qui ne jouent pas le jeu, qui ne se plient pas aux normes d’ambition, d’expertise, d’objectif, de novlangue, de développement, de projet.
L’art n’est pas une marchandise, mais les artistes sont invités à affirmer leur marque, à devenir des marques. Nos décideurs n’osent pas le dire comme ça, mais n’ont déjà plus honte de le penser*.
Pire, l’impératif marketing du produit standardise les œuvres qui, à cocher les même cases et remplir les mêmes normes finissent par devenir interchangeables.
Paradoxal et saugrenu.
Pour ne pas dire cynique.

« – Les français ne sauraient pas se servir d’un masque »
« – Sur Internet, il y a des tutos formidables pour faire soi-même ses masques, c’est très simple »

Dix jours de confinement séparent ces deux paroles gouvernementales.
La période de crise sanitaire que nous vivons discrédite les politiques libérales, les gestions managériales qu’elles impliquent. Les plans com’ et les éléments de langage ne suffisent plus à maquiller la morgue souriante promue depuis des années.
Les mensonges, les reniements qui ne se disent pas, le spectacle mortifère de la parole publique en temps de crise est d’une vulgarité sidérale. Une insulte continue à l’intelligence.
Chaque mot prononcé, vidé de tout sens, est une poignée de terre jetée sur le cercueil des idéologies portées par ces gens-là.
Comment nous, artistes de la parole et du langage, supportons-nous d’être représentés par ces gens ?
Les « plus rien ne sera jamais comme avant » fleurissent.
Le « secteur culturel » s’inquiète de l’après.
Des appels vibrants retentissent, dans nos maisons aussi, plus rien ne sera jamais comme avant.

Est-ce que l’on inventera d’autres façons de fabriquer du théâtre ?
Est-ce que l’on ira cracher sur la tombe des logiques managériales qui s’appliquent aux hôpitaux comme aux théâtres ?

Dans Nous sommes le paysage**, nous tentions de poser le constat de ces logiques, ce qu’elles impliquent pour la vie des artistes.
La période actuelle nourrit les réflexions.
Nous savons peu de choses du virus, des courbes épidémiologiques, la société est face à un phénomène d’incertitude où la vérité d’un jour peut-être démentie le lendemain. Les plus grands spécialistes concèdent ne pas avoir réponse à tout.
S’il y a beaucoup à dire des peurs enfantées par l’incertitude, d’une société qui feint d’avoir tout prévu, anticipé, d’avoir aboli tout risque, gardons juste l’humilité de ne pas tout savoir.
Construisons avec cette humilité.
Je ne sais déjà pas quand je pourrai sortir de chez moi, alors quel spectacle faudra-t-il créer dans trois ans, pardon mais … C’est peut-être pas la peine de déjà construire le décor !
Inventons avec humilité et incertitude joyeuse des façons différentes de créer.
Déjà, nous non plus, ne faisons plus toujours semblant de savoir à l’avance.
La première de nos singularités et d’être ici et maintenant, de raconter en direct.
Jouons de cette force plutôt et cessons de la surgeler.

« Ah ma bonne dame, n’est-ce pas que la réalité dépasse la fiction ? »

Cette phrase récurrente est supposée discréditer la réalité.
Hilares autant qu’éberlués, nous vérifions qu’une information n’émane pas du Gorafi plutôt que du Monde.
Il me semble qu’avant tout, ce sont nos fictions qui se trouvent discréditées.
L’injonction à « être réaliste » a contaminé jusqu’à nos rêves.
Nous ne savons plus employer nos armes d’artistes, et nos fictions courent derrière une réalité qui les a dépassées.
Plus de visions singulières du monde, d’échappatoires, d’angles morts, d’incertitudes. Plus de risque de s’aventurer ailleurs que dans le sillon d’une imitation du monde. Les histoires que nous inventons sont amenées à être dépassées par une réalité sur laquelle il ne semble plus possible de trouver prise.

– à l’instant où j’écris ces lignes, je lis qu’un préfet a recours aux chasseurs de son département pour faire respecter le confinement – Alors ? Qui aurait raconté ça dans un spectacle il y a ne serait-ce que 2 mois ? Et pourtant … –

Alors il faut faire autrement, écrire d’autres fictions, inventer d’autres façons de produire, de se produire, retrouver la liberté de ne pas être réaliste.
Il faudrait reléguer la réalité loin derrière la fiction, courir au devant du monde non plutôt que de s’atteler à sa remorque.

Il n’est pas question de juger de la qualité de tel texte ou de tel spectacle, mais de critiquer les systèmes dont ils sont issus.
Récemment, un appel à projet lançait un concours ouvert « aux projets ayant pour but de porter le réel sur scène ».
Passons sur le ridicule et le vide de cette formulation, bien qu’elle émane de gens supposés décider de la survie d’artistes dépendant de leurs goûts et leurs humeurs.
Sans juger le théâtre documentaire, demandons-nous simplement si c’est dans le genre de la biographie que la littérature déploie toute sa force d’invention.

Alors il faudrait peut-être, à l’inverse, porter les scènes dans le réel.

« – Tentative de déplacement du réel »

Lorsque les caméras sont devenues légères, les cinéastes sont sortis tourner en extérieur. Des films différents, fabriqués en quelques jours, parfois sans scénario, ont été conçus.
On a appelé ça la Nouvelle vague. Le décor était aussi vrai que nature, puisqu’il était la nature-même, ou la ville. Pourtant l’authenticité du cadre n’a pas empêché les inventions formelles. Au contraire.
On a filmé des choses invraisemblables en décor naturel et cette friction, ce paradoxe, a rendu ces films indispensables.
Autre évolution technique, autre révolution formelle : l’impressionnisme.
à l’invention du tube de peinture, à peu près en même temps que celle du train, les peintres sont allés travailler dehors. Dans le train, pour la première fois, ils ont observé un paysage défiler. C’est à dire flou.
Ils sont sortis des ateliers et ont peint ce qu’il voyait : du flou.
Ça ne ressemblait à rien – disaient les académies de peinture – et pourtant, c’est ce qu’ils avaient sous les yeux.
Absolument réel, certainement pas réaliste.
Les cinéastes et les peintres ont modifié leurs représentations du réel en plongeant dedans, en sortant des ateliers et des studios. 150 ans après les peintres, 60 ans après les cinéastes, nous concourons pour porter le réel sur les scènes de nos boîtes noire.

« – Plutôt documenter l’irréel »

La question des moyens de production est une question politique.
Les changer est un geste politique en soi.
Les inventions formelles et esthétiques qui naîtront seront nécessairement politiques.
On ne rejouera pas les intellos contre les manuels, on ne proclamera pas la puissance de l’artiste contre les ténèbres où errent ses brebis.
On affirmera juste que l’esthétique est une politique.

Je n’ai jamais vu de photo du village de Guernica après le bombardement allemand de 1937.
J’ai vu une peinture. Cubiste. L’image n’était ni ressemblante ni réaliste. Pourtant elle évoque la réalité avec plus de puissance que cent photos. C’était une peinture engagée mais pas un tract. C’était révolutionnaire et pourtant accessible à tous.

Je suis retombé récemment sur un épisode de « Hélène et les garçons ». J’avais l’impression de regarder un documentaire sur les années 90. Il m’était impossible de me souvenir à quel point, à l’époque, je trouvais cette sitcom grotesque.

Puisque même les pires séries façonnent les souvenirs, l’imaginaire et la perception du réel, il est urgent de s’échapper du piège du réel, urgent de le déplacer, de raconter la vie sous des angles inconnus, de redonner une force à la fiction, la rendre nécessaire et incontournable.
Il faudrait inventer l’équivalent d’un théâtre flou, d’un théâtre cubiste. En produisant autrement, en proposant du réel des représentations qu’il ne pourra jamais dépasser.

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* Quoique… le « conseiller littéraire » de Stéphane Braunschweig à l’Odéon nous l’a dit en public, lors d’une table ronde commune fin 2017 à La Loge, à Paris : « vous devez devenir une marque ». Pour lui ce n’était pas un problème, mais une évidence.
** Recueil de « Contributions écrites et rêves éveillés pour repenser les modalités de fabrication du spectacle vivant subventionné »: à lire ici http://www.linventiondemoi.com/wp-content/files_mf/1558383568PaysageV2COULWOUEB.pdf

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