De nuit, se redresser

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« – Bien sûr que la lutte des classes existe, et c’est la mienne, celle des possédants, qui mène la lutte. Et nous sommes en train de la gagner » Warren Buffet.

« – La première manche Warren, juste la première manche … » Nathanaël Frérot.

 

 

 

Déjà le 34 mars
Ça fait quatre jours
et bientôt quatre nuits donc
Que je suis fiévreusement les événements à Place de République – Paris – France.
La Nuit Debout

Alors ouais on sait pas encore ce que c’est

Ne pas rentrer chez soi une millième fois après une millième manife
Se dire bon bah salut à plus l’air un peu désolé
avec en soi dans la gorge l’habitude du goût de l’inachevé
Plutôt rester
Plutôt parler
C’est peut-être juste ça et c’est déjà beaucoup

Ouais ok il y a probablement des jongleurs en sarouel
des street-artistes fatigants
à te regarder l’air touché par la grâce après avoir commis un truc moche par terre
ou pire, d’autres qui tapent sur des djembés et ça leur va bien, mais que à eux.

Mais des gens sont là. Sous la pluie.
à croire en quelque chose
Depuis combien de temps c’était pas arrivé ?

Alors ouais mais on sait pas trop. Ils sont pas super nombreux et puis d’abord c’est qui.
Je demande: depuis combien de temps c’était pas arrivé ?
Attends mais t’es qui pour demander ça ?

Je suis quelqu’un qui juste espère
ne plus dormir seul avec les fantômes de ses renoncements,

ne plus se réveiller cerné par les petites lâchetés concédées aux principes dits de réalité.
On peut pas toujours regarder le temps grignoter ses convictions
Ni trouver de bonnes excuses pour s’y habituer
On peut pas toujours espérer que quelque chose arrive
dire c’est quand que
et ne pas essayer
même essayer de se tromper

Mai 68 ça a fait plein de jolies photos et aussi beaucoup de quinquagénaires grassement convertis au libéralisme
Pourtant en photo ça avait l’air bien,
Je frémis de voir Jean-Luc Godard en noir et blanc proférant des trucs géniaux,  de savoir Chris Marker filmant la rue et Guy Debord agitant l’agitation. Jubilatoire.
Essayer de changer le monde, est-ce qu’il existe un truc plus amusant à faire des courtes années de nos vies ?
Je suis quelqu’un qui s’émeut de regarder des images seventies de Michel Foucault fumant dans des amphis occupés
En crevant d’envie de vivre ça
Et moi j’y ai renoncé avant de l’avoir vécu

Pourtant ma génération a abrogé le CIP.
J’étais dans la rue tout un hiver pour congédier Alain Juppé.
L’enfant de 10 ans avait cru en 1989 que les gentils avaient gagné pour toujours, les gens cassaient des murs dans la télé grésillante et même s’ils avaient des coiffures bizarres ça faisait rêver.
Il n’y aurait plus de murs.
Nan mais là tu vois on était bien.

On peut pas réclamer sa part d’histoire
rêver romantique à des engagements, des Guerres d’Espagne
et regarder passer le train de l’histoire
ne jamais oser monter dedans parce qu’on sait pas trop où il nous emmènera
Et si c’était maintenant ?
On peut pas ne pas essayer ? Si ?

L’Europe promettait qu’on allait être tous copains
on vous vend des rollmops et du pecorino pour fraterniser avec les danois, communier avec les italiens.
On trouvait l’entourloupe un peu visible mais on se disait pourquoi pas faut bien un début.
On avait confiance.
On a grandi comme ça,
tout irait toujours bien, on mangerait des rollmops et sinon on descendrait dans la rue, ça marchait, c’était vivant.

On ne parlerait plus de Lutte des classes, ça ferait has-been
La chute du bloc de l’Est avait discrédité Marx et tu vois bien même les prolos faisaient un bras d’honneur à leurs dictatures poussiéreuses et rêvaient de crédits-conso.
Tous ensemble dans la même classe et on chahute si on veut

Je peux pas devenir un ancien combattant des luttes que je n’ai même pas menées.
Je peux plus accepter cet horizon unique dont l’époque, campée dans son cynisme, nous vend 50 nuances.
Je peux plus inventer seul l’iconographie pop de mon engagement au conditionnel
Je frémis lorsque Frédéric Lordon prend la parole dans un amphi plein à craquer
Et vient la nuit, parler encore.
J’ai envie de croire que le train repasse
Que c’est celui-ci qu’on ne peut plus rater
qu’on y monte il est grand temps.
On verra la destination, peut-être qu’il faut essayer et c’est certainement maintenant.

D’accord on a pris un parpaing sur la tête le 21 avril
On a cru à l’accident bête
Désolé j’étais rentré faire une petite sieste. La panne de réveil quoi.
Ça continuait à avoir l’air douillet, tiens goûte-moi ce pécorino tu veux un rollmops ?
Les règles du jeu avaient changé mais ça luttait encore dans la classe, juste ça s’appelait plus comme ça et ça n’avait toujours pas de nom
On était sonné. On a pas vu.
Nous continuions à nous préparer à changer le monde
On lisait des bouquins, on sortait, on voyait des spectacles, des expos des concerts et des films, on se marrait.
Au pire nous irions dans la rue.

Je ne peux plus regarder l’ascension de Podemos en disant mais pourquoi on a pas ça en France
et ne pas m’autoriser à croire aux nuits debout
Saisir l’espoir de faire quelque chose
Se permettre de rêver et on s’en fout si c’est naïf, au contraire

Je suis entré dans une profonde tristesse en 2003.
L’effondrement.
Des mois de lutte pour la sauvegarde du régime de l’intermittence, la clef de voûte de la création culturelle en France.
L’échec, hurler dans le désert, se protéger du mépris, se faire arrêter, insulter, être obligé de rentrer dans des débats juridiques et techniques. Le piège.
Pour la première fois je perdais un combat.
Et pas des moindres. La culture : la conscience partagée d’un progrès possible.
Beaucoup de choses en moi sont mortes cet été-là.
Le monde tel que j’avais cru le comprendre s’écroulait et emportait avec lui de ma naïveté, de mes illusions, de mes espoirs.
Je suis rentré dans une stase profonde côté engagement
Je ne serais plus assez fort, ça me ferait trop mal.
Je regardais, toujours concerné, aguerri à décrypter les logiques.
Mais sortir du bois pour me faire vomir dessus non merci je suis pas de taille,
j’ai mieux à faire même.

Debout, agrippé au lieu qui fait sens.
La place de La République.
Celle qui guidait le peuple.
Celle qui hier a rassemblé nos chagrins et reçu les larmes que la mort des proches faisait couler.
Les proches, des hommes et des femmes assassiné-e-s au nom du fanatisme religieux dont on pensait que le progrès social nous avait enfin débarrassé.
La République aux pieds de qui quelques-unes de nos illusions furent inhumées.

Celle qui hier concentrait les hébétudes, unissait nos humanités endeuillées, assommées, qui ne pourraient désormais plus se contenter de ce monde incompréhensible, sur lequel personne ne semblait plus pouvoir trouver prise.

C’est là qu’il faut être, je crois.
Retrouver les prises, les appuis, l’élan. Se remettre à l’endroit.
Faire des gâteaux et du café aussi.
Reprendre le monde puisqu’il paraît qu’il est à nous.
Être là, la nuit, debout.

Pendant que mon espoir hibernait, il y a eu le quinquennat de Nicolas Sarkozy.
Il y avait trop à dire pour parvenir à parler, ça allait trop vite.
C’était le bordel, la cacophonie dans la morgue.
Essayer un peu de ranger la morgue était tout à fait vain.

Et puis les thématiques et les idées de l’extrême droite ont saturé les canaux, reprises et commentées en temps réel par tous, décorées, recyclées,  polies, y compris pour les combattre.
Écoeurement. Qu’est ce qu’on foutait là ?
ll n’y eut plus d’idées
Juste des chiffres qui ne correspondaient à rien qu’on nous invitait à apprécier, assaisonnés de raccourcis, de sophismes et de plans com qui changeaient au gré des saisons.

Traverser cette époque fut extrêmement éprouvant.
Quiconque voulut faire preuve d’intelligence, ou d’humanisme, se trouva disqualifié, moqué, transformé en paillasson sur lequel essuyer un élément de langage imparable.
Nous étions spectateurs et figurants paillasson à la fois.
Nous rêvions juste de ne pas nous y habituer
Nous nous convainquions que ça ne durerait pas trop longtemps

Mais c’était la crise. Le taux de croissance est faible. Je suis pas fort en maths hein, mais je crois que 1% de croissance par an, ça veut dire que chaque année le pays est plus riche que l’année précédente.
Et puis c’est exponentiel, 1% de 100% c’est 1, donc ça fait 101.
L’année d’après 1% de 101 c’est 1,01 donc ça fait 102,01. Et ainsi de suite.
Le problème n’est donc pas de créer des richesses mais de les répartir.
Je crois qu’un enfant saisit ça beaucoup mieux qu’un adulte.
Un enfant on l’autorise encore à être naïf.

Papa c’est quand qu’on change le monde ?
Si je n’ai pas encore eu d’enfant c’est peut-être parce que j’ai bien trop peur qu’un jour il ou elle me pose cette question.
Et les réponses qui me viendraient me font un peu honte.
De cette peur là je voudrais me délester.

Puis François Hollande est arrivé.
Et avec lui cette gauche dont on ose espérer beaucoup
Si ce n’est que ça ne soit pas plus pire.
Voire, rêvons, d’améliorer un peu, de ranger un peu la morgue.
On a découvert que cette gauche avait vraiment renoncé à changer le monde, même un peu, même à la marge.
Et on se retrouve stupéfait de constater que même elle l’empire, par cynisme, par incompétence, par faiblesse intellectuelle,  par carriérisme, ambition, par accident même pourquoi pas, mais on comprend toujours pas ce qui se passe.

Dans 1984 la devise que Georges Orwell invente à son régime totalitaire est « La guerre c’est la paix. La liberté c’est l’esclavage. L’ignorance c’est la force»

Et voilà qu’on pourrait y ajouter « Le licenciement c’est l’emploi »

On aurait pas imaginé que le coup vienne de là.
De François Hollande, de Manuel Valls, de Myriam El Khomri, appuyés par l’exécutif, par les députés et l’appareil du Parti Socialiste.

C’est peut-être le coup de trop.
Peut-être que le mépris est allé un peu trop loin.
Peut-être que Warren Buffet en train de gagner la Lutte des classes a poussé un peu le bouchon, un excès de confiance.
Et peut-être que ça ne marchera pas.
Qu’on a enfin droit à la revanche de nos défaites accumulées, personnelles et collectives

Peut-être qu’ils se sont trop moqués
Qu’ils ont épuisé la bienveillance et le courage qu’on avait à toujours leur chercher des excuses
Peut-être qu’ils n’ont juste plus d’excuses.

Peut-être c’est maintenant que je sors de ma stase politique
Que je n’ai plus peur de rêver
Que j’affirme avoir le droit d’être naïf
Que je ne peux plus ne pas essayer que je ne peux plus ne pas y croire
Qu’il faut essayer et que ça pourrait être là, aujourd’hui

Essayer, ensemble, debout dans notre nuit.
Depuis combien de temps un évènement pareil n’était pas arrivé ?
Je demande
Tant de mots lancés
Avec de l’envie de construire, d’inventer,
de frotter les intelligences et les humanités les unes aux autres ?
T’imagines, une agora à ciel ouvert
où l’on dit autre chose que de l’accablement, que du renoncement, que de l’exclusion,
Pour une fois on a le droit de parler de politique sans devoir commenter les horreurs de l’extrême-droite ?
Sans mensonge ni calculs personnels
J’en étais venu à ne plus oser l’espérer.
Combien étions-nous à presque avoir honte, à enfouir dans le secret de nos âmes des idées un peu naïves, un peu égalitaires, progressistes.

Je voudrais raconter à mon enfant ces moments.
Où le train est arrivé, où l’on est montés dedans.
Où on a pris le monde et plutôt que de tanguer dessus n’importe comment on l’a remis dans le bon sens. Et on avait plus la nausée
Rigoler en imaginant que Warren Buffet, beau joueur, écrirait « La lutte des classes existe et c’est ma classe, celle des possédants qui l’a perdue »
Ce moment qui avait commencé sous la pluie, avec des cafés, des gâteaux, des paroles.
Ce moment de nuit. Debout.
Le moment où l’on s’est redressés.
Quand on s’est mis debout et qu’on a sorti le monde de sa nuit.

Sur une banderole déployée dans l’espace public.

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J’ai vu cette banderole. Je l’ai reçue comme une gifle.
Une décharge de violence aveugle lancée sur autrui, au hasard.

Je peux comprendre la gêne des nuisances. (10 ans durant, mes fenêtres donnaient sur un square qui servait de salle des fêtes aux marginaux du quartier et l’été aux jeunes insouciants).

 

Je ressens pourtant que la réponse apportée (ou « proposée ») par cette action; l’affirmation d’une telle parole dans l’espace public; est une insulte à quiconque la lit, un crachat au visage du corps social. Je pourrais la traduire par « la précarité / l’exclusion, la maladie, la vie des autres, je leur mets mon poing dans la gueule »

 

Entre nous que des SDFs aillent picoler dans le jardin de Joël Bruneau, ou du préfet, ne règlera pas les problèmes de misère, d’alcoolisme, ni ceux suscités par la présence d’autres humains autour de nous.

 

La pauvreté, comme la maladie, appellent des réponses, et donc des réflexions, plus grandes que moi, que mon petit confort.
En tant qu’humain, je me sens en devoir de réfléchir à la hauteur du défi. Tout l’inverse de cette banderole.
Elle est donc, et simplement, inhumaine.

 

Le sentiment de crise dans lequel nous sommes baignés rend le sujet de l’autre sensible, éruptif.
J’ai assez de mes problèmes pour pas avoir à m’occuper de ceux des autres.
Je ne m’étonnerai pas un jour de ne pas trouver les autres en cas de besoin. Que l’autre soit le voisin ou la solidarité nationale.

 

Et que va faire la municipalité pour résoudre ce problème ?
Grillager le jardin ? En privatiser l’accès ?
Rayer de l’espace public le lieu du problème.
Je sais pas si je trouve cette réponse à la hauteur.

 

Nous vivons des temps où fermer les frontières a aussi l’air d’être une solution.
Un jardin qui se ferme c’est triste comme un pays qui se ferme.
J’ai pas pu m’empêcher, là, sous cette banderole, de penser aux centaines de milliers d’humains qui quittent familles, maisons, travail, et traversent des mers et des pays au péril de leurs vies*

Ce geste désespéré c’est un appel, un cri, une détresse qui se hurle et cherche l’écho de nos humanités.
J’ai envie de revendiquer comme un trésor la naïveté qu’on ne manquera pas de me reprocher.
J’ai envie d’être humain, à la hauteur.
J’ai envie de ne pas céder à la xénophobie, je veux pas avoir mal quand je vois des banderoles.

 

Prologue (°Scène -1)

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J’aimerais dire. Te dire à toi.
Ou t’écrire.
Tu n’es pas là et c’est toujours à toi que je parle.

Je t’écris depuis un endroit
D’une zone sensible aléatoire.
Je te dirai les coordonnées, quel hémisphère, les parallèles
Le nom du Tropique où mettre le point
Rouge sur la carte d’un monde

J’aimerais écrire comme on gribouille en téléphonant

Découvrir une fois l’appel terminé les phrases formées sur l’enveloppe
Le catalogue
Le répertoire
Laissé là à côté
Le terrain où déposer les mots, le potager, le jardin partagé
Irrigué de hasard et tout y serait bien dit

Écrire la nuit que tu traverses
Une baston avec le marchand de sable
Un astronome qui déchiffre tes astres, qui les yeux fermés lit ta constellation en braille
Puis te retrouve
La lumière des villes baigne le ciel et noie l’obscurité
Il fait clair dans la nuit je peux pas te voir
Identifier ton étoile
Nos satellites ne localisent pas
L’appel se perd et le gribouillis est mince
Un gars marrant expose un plan du ciel
Dessus il note tous les signaux émis dans le vide et puis c’est le matin

La radio ne te réveille pas
Je disparais à mon tour on garde la nuit à tour de rôle
Je ne saurai pas si tu décodes le sens dans les mots griffonnés
Le type marrant en exposera peut-être les empreintes dans le répertoire
On y parle d’endroits
D’un théâtre des opérations à venir
De territoires aux contours mouvants
avec des frontières tracées à main levée
Un croquis de maisons, de soleil ou de nuages avec des chemins et des bonhommes
Un schéma technique très précis exécuté avec de très gros feutres.

 

 

 

 

C’est le prologue d’un texte en cours.
Le titre, « QUE NOS VIES (AIENT L’AIR D’UN FILM PARFAIT) » est emprunté au refrain de « AMOUREUX SOLITAIRES  » d’Elli & Jacno.

Il y est question de gens dans des lieux. De la façon dont les territoires nous conditionnent. Je parle de ça, en lien avec notre expérience de compagnie, notre statut d’artistes en résidence dans une sous-préfecture de département rural. Il est question d’être là, d’y rencontrer des gens et d’y raconter des histoires sur une scène.

Et puis comme il arrive parfois, j’ai eu envie de prendre mon téléphone et d’enregistrer ce texte, d’un coup là, comme je l’avais fait ici avec un autre texte.

 

 

Sur le chantier : Le personnage de Raphaël & le texte final du frère

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J’ai proposé à E. de chercher pour certains des personnages un espace de parole que les situations codées de travail dans lesquelles ils évoluaient ne leur permettaient pas de porter.

Raphaël est performant dans son travail. Il est narcoleptique.

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Raphaël

Le vide
L’espace à remplir
Qu’est ce qui naît dans le vide
Quels sons quelles images quelle météo quelles émotions
Là où il n’y a rien quelque chose existe
Des chiffres du code binaire des stratégies de personnal branding et de social média
Et je m’effondre
Un oreiller un lit une couette un matelas des draps épais
Je m’effondre je coupe
Je coupe les files interminables de 0 et de 1
L’esprit les décrypte court après, court devant
C’est effréné
L’esprit trébuche sur un petit caillot de 0 et de 1
Je m’effondre
Là-bas dans l’effondrement un autre vide
Un terrain où poussent d’autres choses
L’idée d’une promenade en forêt
Le contact des feuilles mortes et humides sous la semelle des stan smith
Le vent qui arrive dans les branches
et circule
de manière autonome
dans cette bulle végétale
On pourrait manger un sandwich au jambon assis sur un rocher
On pourrait être seul vraiment ou ensemble avec d’autres vraiment
Les choses pourraient ne pas se ressembler
Des millions de 0 et de 1 qui nous oublient que tous les 1 sont identiques aux autres 1
J’ai jamais trouvé deux feuilles identiques mais je m’en fous des écolos
Je suis dans l’espace qui différencie une feuille de hêtre d’une autre feuille de hêtre
C’est un vide indicible
Une grande question
Un espace où on pourrait s’inventer
Un endroit
Un vide où rencontrer soi-même

 

 

 

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Dans ce que nous avons présenté,  l’employée autour de qui l’action se noue est hantée par l’ image d’un homme croisé le matin dans le métro.Cette présence aperçue en fil rouge prend la parole à la fin. E. était parti sur un texte de Lautréamont pour entamer la réflexion avec l’acteur. Il fallait néanmoins raccrocher l’histoire et cette parole finale. Il ne reste bien sûr rien de Lautréamont.  Si ce n’est l’amour qu’on a pour Maldoror. Et le fait que j’ai surnommé ce moment « Lautréamont Discount » pour déconner. Et le souvenir qu’il a été l’impulsion d’un texte qui n’a rien à voir.

_–_-__

Jeanne,
ça serait l’histoire d’une chanson.
On y parlerait du chemin de l’inspiration de l’impact d’une respiration imaginée
On raconterait mal la percussion d’un geste créateur dans un cerveau indéterminé.
ça serait pompeux et on pourrait s’en foutre.
On douterait en affirmant des trucs alors que c’est peut-être juste du silence qu’il faudrait
Mais ça serait le début d’un paradoxe, un premier

On chercherait une langue vaguement prophétique du XXI ème siècle
On pourrait échouer parce qu’on ne trouve pas de mythologie à dessiner
Jeanne, parce-que l’espèce la plus répandue dans ce monde est celle des morts
Alors là tu sais plus ce qui existe ou pas, en vrai.

J’émets depuis une grotte du néolithique
Reconstituée en Haute définition par des millions de pixels
Je pourrais être un dessin rupestre découvert par un paléontologue
Tu pourrais être le chemin perdu d’une chanson lointaine
Psalmodiée par les anciens dans un rite incendiaire
Ou bien encodée cryptée et reproduite au futur live  at les circuits imprimés
Non? Qu’est-ce que t’en penses?

On oublierait qu’on ne sait jamais à qui on s’adresse
Toujours à des inconnus
Luttant dans un présent entourés de présences floues
Charnelles ou rugueuses
Jeanne
On chante le noeud à l’estomac
On scande l’essoufflement le poing levé
On fait la danse de la pluie du coeur qui s’accélère devant l’émotion
Se serre, suspend sa pulsation, reprend son battement

Je vous parle entre deux extrasystoles
Depuis des tissus complexes des molécules en mouvement
Nous ne sommes pas bloqués dans le trafic, nous sommes le trafic

Avant de couper la transmission de perdre à jamais la fréquence
Vous pourriez dans l’histoire de la chanson
Faire du toboggan dans mes artères
Un parcours d’accro-branches entre mes synapses
Vous pourriez vous inviter, vous incruster
Être plus que des guests sur le refrain
Vous pourriez être la chanson
Vous pourriez

Chuchoter à côté de l’autoroute__Chantier de création avec E.

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E. m’a invité à prendre part à un travail.
Un endroit pour moi nouveau. Une écriture «au plateau».
Les acteurs travaillaient, E. les dirigeaient dans la construction d’une histoire, l’enrichissement de situations.
Moi j’étais posté au bord de la scène.
Sur une petite table que je partageais avec J., une actrice qui parfois intervenait au micro hors-scène.
J’étais plongé dans l’ordinateur.
Je regardais, j’écoutais, je réfléchissais à l’objet en construction. Je tapais quelques mots que j’effaçais peu de temps après.
Je me disais «il faudrait ceci ou cela» – Hey, E. tu crois pas que? -oui essayons – il n’y avait plus qu’à.

Et là tu sais pas où commencer.
Le personnage exprime quelque chose que l’acteur ne dit pas.
Et lorsque l’acteur aura dit le quelque-chose il faudra encore qu’il reste des non-dits pour le spectateur. Qu’il y en ait encore plus.

Depuis ces divagations désordonnées, je peux lire un email ou écrire une bêtise sur Twitter.
De toutes façons pour peu que j’ai l’air de faire la gueule absorbé dans un ordo personne ne doutera que je suis auteur. J’ai dit ça à A.. Je crois qu’elle en a rigolé.
Les actrices et les acteurs avancent de la bonne façon. Il y a de la compréhension, de l’invention, du plaisir et du travail.

Parfois je convoque E. pour un bref conciliabule. Je lui glisse des idées qui feront peut-être un chemin avec lui. Nous tenons à ce que les propositions de mise en scène ou de direction viennent d’une même voix. Et puis moi je dois écrire quelque chose d’autre qui est entre le plateau et ma tête mais dont manque le début.
Des fois je corrige une réplique qui vient d’être dite. Genre pour la frime, ça a quand même l’air efficace.

M. et F. développent une situation.
Je regarde M.
Il a un long corps élastique qu’il rigidifie pour son personnage. Au bout du corps de M. est posée sa tête, des bouts de nuages ont l’air d’en pendouiller.
L’observation est une piste.
Comme M., François, son personnage a la tête dans une autre dimension que son corps. Et je peux engouffrer des mots dans un décalage. Le texte pour M. est écrit.
Le cerveau prend vite rendez-vous avec le texte pour F., pendant que je l’ai encore sous le nez.
J’aime beaucoup ce que fait F. C’est d’un sérieux très déconnant, une application jubilatoire et inquiétante. Je dirai pas un mot sur chacune et chacun, et puis E. et moi nous sommes déjà contorsionnés en compliments à leur égard.
La prise de parole d’Antoine, joué par F., est achevée.

Puis viendront quelques autres au cours de la semaine.

Jusqu’au texte final.

On ne sait jamais comment naît ce qui pétille entre un mot et un autre.

Je ne comprends pas pourquoi des fois j’y arrive et pourquoi des fois je glande en attendant d’y arriver.
Je me fous de l’image d’Épinal de l’inspiration. Pas besoin de nommer l’ineffable.
(putain quand arrive ce mot je pense à ce texte de Ferré où il dit ce truc magnifique «comme s’il regardait l’ineffable»)
Je crois qu’on peut restituer des émotions et des images avec des mots lorsqu’on est prêt. C’est inutile d’ouvrir les vannes d’un barrage si le bassin de rétention est vide.
Faut juste attendre.
Fumer une clope.
Écouter des disques.
Voir des gens passer.
Mettre un short en nylon et jouer au foot.
Mettre en place des stratagèmes à mi-chemin entre la fuite devant l’impuissance et la ruse pour rencontrer l’énergie nécessaire.
Je dis pas qu’il faut faire comme ça. Je sais qu’on peut faire autrement et franchement des fois j’aimerais bien. Mais j’ai pas encore trouvé moi comment. Faut bien que je m’accommode.

L’équipe au travail pétillait sur le plateau.
Je n’ai pas senti le besoin d’égarement, la nécessité de tergiverser.
Posé à côté du fracas d’imaginaire je me suis pas demandé comment capter une énergie.
Je traduisais autrement quelque-chose que moi seul voyait.
Un peu comme on chuchote à côté de l’autoroute.
Plus tard, en relisant ce texte
J’ai eu envie d’ajouter
Un peu comme on marmonne
au bord de l’autoroute

Le jour où j’ai voulu acheter des gaufres au miel, ou mes retrouvailles avec la fille du bus.

 

 

 

 

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Nous sommes jeudi.
Il y a eu un attentat quelque part, loin, avec beaucoup de morts.
C’est le matin.
Qu’est ce qu’on peut bien faire d’une journée?
C’est simple une journée, on a plein d’occasions d’en faire quelque chose. Et l’occasion est renouvelée toutes les 24H. On a aussi le droit d’en rater quelques-unes.

Moi je ne sais pas quoi faire de la mienne là tout de suite. Je bois du café. On ne sait pas s’il fait beau ou s’il pleut, ça change tout le temps.
Dans ma tête se forme une réponse à B.
Nous parlions de peinture, de l’acte de créer, peut-être d’écrire. Nous parlions d’amour aussi. Mais quiconque au fond ne parle pas d’amour n’a pas une véritable discussion.
Tu crois que quand tu parles de cinoche ou de foot tu parles juste d’un mouvement de caméra ou d’une ouverture millimétrée?

J’avale une gorgée de café italien.
On est connecté aux flux d’événements qui se télescopent. L’ami lointain est là et organise les retrouvailles, le Parti Socialiste se justifie de mener une politique de l’offre.
Et puis l’impression d’un souvenir qu’une chanson appelle.
Un site en ligne de vente d’habits me propose une offre remarquable, ciblée et rapidement périssable dont je dois savoir profiter avant qu’il ne soit trop tard.
Si on ne vit pas on ne peut plus écouter de chanson parce qu’elles ne parlent plus que des souvenirs et plus jamais du présent de l’écoute.
L’article parle de John Kerry et des pourparlers de paix au Proche-Orient.
Je ferai un acte concret avec ma journée. Je voudrais acheter des gaufres au miel.

J’entre dans l’Hypermarché.
Je pousse un chariot.
Le carrelage couleur crème est si soyeux que les défauts mécaniques du chariot ne se ressentent pas dans son pilotage.

Rue Lanfranc, dans ce Leclerc, j’ai vu pour la première fois l’escalator en pente sur lequel le caddie se tient immobile, défie les lois de la physique.
Depuis, comme tout le monde, je fais semblant de trouver ça tout à fait normal.
Je vis l’immobilité du caddie avec un naturel si déconcertant que personne ne songe que je feins. Ou alors les autres gens aussi sont circonspects? On partage l’intérêt commun d’éviter cette question. C’est peut-être ça. Ça expliquerait les sourires à peine esquissés qui s’échangent les yeux dans les chaussures. La reconnaissance tacite d’une complicité acceptée.

Le téléphone vibre dans ma poche et je lis un SMS. Une connaissance fait partager à tout son répertoire je ne sais quel lien trop trop marrant. Je ne l’ouvrirai jamais. Plutôt crever.

Je suis le mouvement impulsé par le chariot. Le long du parcours tracé par le personnel du Leclerc. Ainsi je peux considérer avec la plus grande implication des produits ménagers, le rayon jardinage agrandi en ce début de printemps, et d’autres choses encore.

Je croise E., on échange le minimum. Elle est chargée, aussi je ne veux pas la retenir. E. est gênée, elle est avec son papa qui ne s’est pas arrêté. Elle poursuit sa route.
Je fais connaissance avec du saumon. Le moment est presque intense. Quelques secondes plus tard, (j’ignore le temps qu’a duré le tête à tête avec le saumon) j’aperçois E. qui repasse. Mais dans le même sens. Elle a désormais les bras encombrés par d’autres articles. E. transporte une demie douzaine de paquets rectangulaires de mouchoirs en papier. Nos regards se croisent. Elle m’offre un sourire triste. «Oui je ne porte que 600 kleenexs» semble t-elle dire.
On ne devrait jamais pleurer, ni être enrhumé. Au moins ne pas avoir à s’en excuser.

Je me situe au rayon des aliments préparés mais frais.
J’observe un gros monsieur accroupi. Son jean n’est pas assez serré.
Je suis violemment percuté par une femme qui semble être de droite. Elle aussi a les bras chargés de kleenexs. Elle ne s’excuse pas.
Je sais précisément où se trouvent les gaufres au miel. Je dois pourtant examiner d’autres produits pour ne pas éveiller les soupçons des autres usagers de l’hyper qui ont beaucoup de choses à glaner.

Et soudain elle apparaît.
Elle, qui pourrait être la fille du lycée à qui je n’ai jamais osé dire que j’étais tombé amoureux d’elle au premier  regard.
La fille du lycée dont la froide distance racontait un monde merveilleux à découvrir.
La fille du lycée que je n’ai jamais abordée alors qu’on prenait le même bus tous les matins. Le 7, ou le 9. Elle qui est devenue «la fille du bus» par la grâce d’une rencontre avec un garçon qui regardait aussi hypnotisé que moi cette jeune fille, il est aujourd’hui un de mes plus proches amis.

Est-ce vraiment la fille du bus?
Je n’ose m’en assurer, la dévisager avec plus d’insistance.
Elle passe le regard tendu vers le lointain. Elle flotte au dessus du carrelage.
Elle a la légèreté et la grâce d’une statue grecque. Elle fend les rayons comme une vestale.
On la croirait investie d’une mission supérieure. Elle sait probablement que je la regarde alors elle aussi fait comme si de rien n’était. On pourrait penser qu’elle fait ses courses.

J’inspecte le premier truc qui me tombe sous le nez. Des pâtes fourrées au fromage cuisinées par un certain Giovanni Rana. Il y a quoi dans son caddie? S’il n’y a ni couches ni lait premier âge alors tout n’est peut-être pas perdu… Peut-être l’heure est-elle venue de retrouver le sens de l’Histoire? «La fille du bus, il est temps, oublions tout le reste et vivons»

Je dois savoir.
Mon visage se tourne dans la direction des carottes râpées tandis que le coin de mon oeil essaye de cibler son chariot, avant qu’il ne disparaisse au coin de la parapharmacie.
Je suis stupéfait.
Son caddie est entièrement rempli de boites cartonnées de kleenexs. Soigneusement empilées.
Je jette les pâtes fourrées dans mon chariot et entreprends de la suivre.
Je voudrais savoir pourquoi ce chargement.

La filature à peine entamée deux enfants me coupent la route.
Ils sont tout petits, avec de petits diamants sur le lobe des oreilles et beaucoup de gel dans les cheveux qu’ils portent très courts.
Ils poursuivent une dame qu’ils appellent «maman», laquelle fuit vers la parapharmacie dans un torrent de larmes qui rend aux enfants la poursuite périlleuse.
La mère effectue un virage serré dans le rayon des mouchoirs. Un des enfants ne peut la suivre et part en aquaplaning.
Il tombe littéralement dans les bras d’un débonnaire moustachu, les yeux rougis, attendant à la caisse de payer le stère de sopalin qu’il veille jalousement.

Un indicible spectacle se forme devant moi.
Deux files d’usagers du Leclerc. En pleurs.
Ils avancent au pas, les uns vers le gisement de kleenexs, d’autres vers les caisses. Les seconds sont apaisés d’avoir leur ration de papier absorbant. De toutes les tailles, de toutes les formes.
La tristesse qui s’élève de cette cohorte serre mon cœur.
J’en oublie (presque) la fille du bus.
Je me retourne et découvre des dizaines de clients convergeant vers les mouchoirs en papier.
Ils accourent de toutes parts, du rayon boucherie-charcuterie, depuis le rayon vêtements, d’autres arrivent du rayon surgelés dans des habits inuits.

Je crains d’être happé par la foule.
Je profite du passage ouvert par une dame zigzaguant seule sur un tandem réquisitionné au rayon loisirs. Je parviens à m’écarter au bénéfice du reflux.
Je suis expulsé du courant qui charrie la multitude dans un mugissement énorme. Dissonant. Déchirant.

Je reprends mes esprits.
La providence m’a fait échouer aux rayon bio.
C’est là que l’on trouve les gaufres au miel. J’hésite entre les Bjorg et les Leclerc «bio village». Il ne faut pas dénigrer les marques de distributeurs.
En la matière, je trouve pourtant celles de Carrefour supérieures à celles de Leclerc.
J’opte pour un paquet de chaque, accordant aux gaufres «bio village» une dernière chance d’être un peu moins sucrées.

Les plaintes, les pleurs, les pas lourds sur le carrelage, les cris de douleur envahissent tout l’espace du magasin.
De part et d’autres du rayon des gens passent, rendant la sortie périlleuse.
Peut-être sont-ils contagieux? Mieux vaudrait ne pas les effleurer. Comment alors fendre ce flot toujours plus dense d’individus éplorés?
J’ai des larmes jusqu’aux chevilles. Des milliers de kleenexs usagers ondulent dans un clapotis spongieux. Il devient délicat de se déplacer.
Je dois sortir, j’ai les gaufres, et tant pis. Hasta la vista la fille du bus.

Je jauge la situation.
Un peu à gauche, entre deux caisses j’avise une «sortie sans achat» gardée par un vigile, la tête dans un sac réutilisable d’où perlent des larmes.
Je dois arriver pile en face du corridor pour tenter ma chance.
Prenant quelques pas d’élan, je charge le rayon à l’endroit plus souple du pain d’épices.
La traversée se passe bien. Longtemps je devais en garder le souvenir d’une cascade au ralenti. Miraculeuse.
Je déboule de l’autre côté au milieu des Croustilles cacahuète. Elles amortissent ma chute comme ces petites billes de polystyrène. J’y suis presque.
Je m’élance. Je ne sais pas comment je suis passé au travers des usagers du Leclerc mais me voilà dehors.

Tout semble calme. Le parking s’égaille de son activité banale. Je reste quelques instants ainsi. Debout près du point collecte.
Je tâte ma poche intérieure. Les gaufres sont là.

J’en déguste une.

Je crois que je suis sauvé.

 

 

_[___L’Alternative à une dictature du réél_] Une réponse à J.

 

 

Au détour de discussions et questionnements  avec Jérémie Fabre, nous avons évoqué son texte, « L’Alternative » qui se trouve ici.

 

Cher J,

L’autre nuit nous parlions de ton « Alternative à la dictature du réel » et tu m’invitais à y réagir.
Avant de développer sache que j’y adhère.
Je suis très sensible à la formule que tu emploies de «subversion humaniste» qui m’apparaît être la plus pertinente et ambitieuse des voies, pour moi, pour le spectateur, pour l’esprit.
J’apprécie la pointe de naïveté qui sourd de ton «résistons» final.
Une naïveté entière, nécessaire, un petit peu adolescente.
Je t’imagine hésitant au moment de conclure, et trancher pour le «résistons» par refus de taire l’adolescent en toi.
Comme si au moment décisif tu choisissais d’assumer encore l’utopie.
Tu as raison.
L’assumer encore, à l’aune de la lucidité qui pourtant soutient en filigrane ton texte.
Une lucidité qui crie la nécessité de croire quand même. La subversion humaniste.

Tu nommes « réel » et « réalité ». Tu les fais passer sous les mêmes fourches caudines.
Il faudrait pourtant inventer un pointillé.
Un pointillé entre cette réalité du récit «inéluctable», du capitalisme sauvage, de la réaction, de la peur de l’Autre, cette réalité des codes et des normes au sein de laquelle la vie peine à venir se nourrir; et le réel.
Ce réel qu’il nous faut raconter, écrire, jouer, fait d’incohérences, de symboles, d’un non réalisme qui pourtant est vrai dans ce qu’il raconte de la vie, ses incompréhensions, ses accidents, ses soubresauts inexplicables qui font qu’au milieu d’un récit déjà ficelé il nous arrive de ressentir un souffle, un cœur, une peau, une odeur, quelque chose qui cogne grand depuis la légitimité de son état vivant.
Le pouvoir écrit la (une, sa) réalité, le poète interroge le réel dans toutes les scories de vie que le récit ignore.
Nous n’avons heureusement pas la réponse, rassurons-nous, les questions ouvrent un champ pour ce vivant apatride.
Autorisons-nous à le rendre charnel en marge de l’histoire  de la réalité, et il existera. Et le réel, le vivant, explosera tout sur son passage.
Tu vois moi aussi je suis encore ado. N’oublie pas que Maïakovski et les futuristes me tiennent toujours un peu la main, quand bien même j’ai comme toi admis que je ne verrai probablement pas le Grand Soir.

Concernant l’imitation de la réalité et la limite bourgeoise à laquelle elle se heurte (puisque la description et l’explication naturaliste d’une réalité finit par la justifier), avec toi,  je souhaite la dépasser. Copions l’invention du réel, non la photocopie pop acidulée ni la musique d’ascenseur d’une Bible du réalisme moyen dont « Premiers Baisers » ou « Hélène et les garçons » seraient la Genèse.

Nous admettons avec joie la réussite de nos proches aînés qui, tandis qu’ils s’acharnaient à remettre la dramaturgie contemporaine avec un succès incontestable au rang de préoccupation possible, faisaient émerger ces nouvelles figures de la réalité mondialisée.
Ils nous ont raconté Jean-Marie Messier, les gens qui divaguaient sur des bancs en marge, les golden boys à la coke décomplexée et la chemise parfaite qui devenaient l’ultime horizon sociétal. Ils ont décrit la violence et la déshérence d’un monde qui s’asphyxiait dans les demies secondes du trading à haute fréquence.
Toi et moi, à deux bouts de France différents écoutions alors les Clash, Renaud, Nirvana. Les Red Hot Chili Peppers débutaient, Noir Désir réussissait une synthèse impeccable de poésie et de rage et nous avions encore dans un coin de la tête les Doors, les Bérus, Jacno et Joy Division.
Nos proches aînés bossaient, amenaient un monde nouveau, tel qu’il était, à nos yeux de spectateurs.  Un théâtre  où il y avait des clandestins, des ghetto blasters et de l’asphalte. Le théâtre d’un monde ou l’espace entre la vie et la narration de la réalité n’était peut-être pas aussi vaste qu’aujourd’hui. Nous, nous nous demandions juste, haletants, si nous allions sortir avec Maud à la prochaine soirée.

Mais aujourd’hui la réalité, encore plus son imitation, doit être dépassée.
La réalité, son récit normé, dans tout le vivant qu’elle exclut, laisse un amer sentiment de désenchantement. Il nous faudrait nous contenter d’une tautologie qui ne nous contente pas.
Dans les travaux préparatoires à Je Suis Un Épisode j’avais grossièrement tenté de filer le lien entre réalité/fiction et désenchantement. Je te livre tel quel le fil de mes notes. (Je précise que c’est ici non l’énoncé d’affirmations péremptoires mais plutôt la formulation maladroite de questions diffuses)

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  • La réalité telle qu’on la perçoit s’inscrit dans une grande histoire déjà écrite sur laquelle nous n’aurions que peu d’emprise.
  • Nous sommes dépossédés de la vie dans son immédiateté au profit d’un mouvement général promettant un progrès, une évolution, prétendue inéluctable mais dont le quotidien peine à se satisfaire.
  • Il n’existe plus de réalité concrète à formuler instantanément, mais des moments, des séquences, des épisodes appelés à se succéder.
  • La sensation que chacun de nos actes n’est pas jugé en tant que tel mais au regard de son inscription dans une histoire de soi telle qu’on la rêverait.
  • Le sens de la vie est de devenir une belle histoire.
  • La dissolution de la frontière entre réalité et fiction entraîne un sentiment de désenchantement:
  • – Notre histoire est-elle assez bien.
  • – Quand est-ce que la vie commence vraiment.
  • – Nous sommes-nous trompé d’histoire.
  • – à quel moment ça se termine bien.
  • – Le présent n’est utile que parce qu’il prépare le futur, avant le futur, rien de notable.
  • Une fois ces questions posées en bloc, qu’est ce qu’on en fait, comment est-on heureux quand même.

__—___–___

Il semble indécent d’espérer, à l’horizon des catastrophes, des crises, des affaires, des dettes, des buzzs, des feuilletons, des triple A et des effondrements. Rien à attendre du lendemain sinon qu’après-demain sera encore un autre jour, peut-être même un pire.
Pourtant la vie s’écoule, nous vibrons, nous émouvons, nous réjouissons, sommes déçus, étonnés par ce qu’il se produit au quotidien pour chacun d’entre nous.
Or ces moments personnels, intimes, presque confidentiels ne s’inscrivent pas dans le mouvement du monde tel qu’on le suit désormais en temps réel.
Ces moments ne compteraient pas, ils ne suffiraient pas à justifier notre présence au monde, ils seraient inutiles puisqu’ils n’infléchissent pas la tendance négative du flux d’événements toujours plus alarmants.
La vie que nous ressentons ne fait pas écho à la marche du monde.
Nous sommes submergés de signes convergents, toutes les sources ont été recoupées, ça n’est plus le monde qui marche de travers mais notre ressenti qui est inexact.
On ne peut plus se fier à nos émotions, à la vérité de ce que l’on vie. On s’est trompé quelque part. Nous sommes désenchantés puisque tout ce qui nous enchante n’existe pas. On a beau vérifier partout, personne ne partage l’information, ne la relaie, elle était donc erronée.
Pourtant la vie s’écoule, nous sommes bien obligés de tenter d’être heureux.

___—–___-_

Tâche à l’artiste de dépasser cet horizon fade.
Avec ses outils, ses pratiques, son talent, son désir.
À toi, à moi, à qui veut, de dire, doucement, sans jugement, que le réel existe et qu’il se compose de nos ressentis orphelins, qu’il faut exprimer par un rire, un symbole, un élan, un mot, un sourire, une inconvenance, une sensation que ceci existe de plein droit puisqu’il nous fait vivant, quand bien même la réalité ne l’intègre pas à son récit.
Tu évoques l’expression de Moi, le Je, l’adresse à la première personne.
Le Communisme, et d’une certaine façon certains gauchismes qui ont notre tendresse inavouée, nous ont raconté que la fin justifiaient les moyens.
Personne n’a jamais vu la fin qui a été disqualifiée et les moyens ont fait fuir jusqu’à ceux qui espéraient la fin.
D’où le Je. Ce Je que l’on dit résigné, individuel, sentant le renfermé de son lui-même. Ce Je du renoncement à l’autre que l’on admet comme un raté de la main invisible; ce Je qui est moi et un peu plus est un fort vecteur.
Pour peu que nous trouvions ce qui est peut-être universel dans nos ressentis, que nous y mettions la bonne distance des questions naïves et autres stupéfactions intactes, alors d’autres Je s’y reconnaîtront. Et ces Je dérivant seuls, criant depuis le vide de leur bout banquise s’agrégeront en cellules partageant ressentis et questionnements. Et ces cellules entreront en méiose et formeront un corps.
Un corps social, une classe informelle de vivant. On retombe sur tes pieds de résistance et de subversion humaniste.
Et nous sommes à nouveaux les adolescents que nous fûmes, agitant des banderoles et faisant reculer Balladur et son CIP, Juppé et son plan de 95.
Nous sommes pourtant ancrés dans le monde d’aujourd’hui. Le monde où nous croyons que quelque chose est possible mais ignorons encore quoi. Alors nous le cherchons.

Dans cet espace entre réalité, réel et fiction je te parlais de quelques références plastiques. Je te racontais Thomas Levy-Lasne qui peint avec une précision inquiétante des femmes nues et mélancoliques absorbées dans des MacBooks, ou dessine des mégots dans des cartons à pizzas.
Je te parlais d’Aranthell qui emploie une folle application à peindre des barquettes de viande de supermarché ou des captures d’écrans de jeux vidéos.
Et Danto et la «Transfiguration du banal» ne sont pas loin. Pas plus que la figuration narrative et Gilles Aillaud faisant le portrait d’un phoque.
Je te disais que ces démarches me semblaient essentielles par la façon dont elles provoquent l’imaginaire. Une quête de «l’hyper réalité» qui, par le décalage entre l’application à réaliser et le vain du sujet, créé cet espace du vide des questions, du ressenti…Tout en dessinant cette froide mythologie d’un XXIème siècle où les histoires abondent. Tout en éclairant les vides que la réalité  ne comble pas.
C’est aussi Aurélien Bellanger qui trouve la lointaine distance du passé simple pour raconter dans La Théorie de l’Informaton une histoire à laquelle nous avons assisté en temps réel avec un recul qui crée la place du vide. Le mythe est érigé. Les questions que ce mythe ne prend pas en charge sont béantes. Elles crient dans le désert d’une langue froide.
Entends bien cher J que ces quelques dernières lignes sont celles d’un lecteur, ou d’un spectateur qui transforme une expérience et nourrit ses réflexions des travaux d’autres artistes, ne sachant rien de leur démarche personnelle, extrapolant, s’appropriant.
Il m’était important de mettre en perspective une charge contre la réalité et mon intérêt profond pour ces travaux de « l’hyper réalité » qui à mon sens se font écho en miroir dans un temps, un espace et une pensée qui font sens.

S’il faut chercher comment transformer ces pistes en actes concrets, au delà de nos travaux respectifs ou communs, inventons.
Proposons un manifeste pour un manifeste des manifestes.
Faisons. Détournons.
Nous sommes la Situation.
Ayons raison même à deux.
Même pendant deux secondes.
La recherche du réel devient le réel lui-même, dans une mauvaise foi subversive, ça pourrait être ça l’histoire.
Je serai beau & pompeux, drôle, talentueux, désinvolte & vivant.
Toi aussi s’tu veux.
Je ne demande rien à la réalité. Aussi la réalité ne peut rien me refuser.

N.

 Liens vers les références évoquées

Le souvenir des rêves, les sons d’une nuit, avec une voix.

Toujours dans le cadre du chantier de création radiophonique (France Culture, le 104, les Chantiers Nomades) autour de la Nuit, nous devions enregistrer le récit d’un rêve. Comme je me souviens pas de mes rêves, Carine Lacroix m’a suggéré de travailler cet angle. Le non-souvenir.
J’ai écrit ce texte (la nuit) et suis allé l’enregistrer dehors. (la nuit)

 

 

 

Raconter un rêve
Décrire une absence
La fuite du souvenir
Moi je me rappelle pas de mes rêves
ou alors un flash, un début d’image comme un trésor
tu claques une portière de voiture dans un lieu inconnu, tu souris
Tu cueilles une feuille
C’est con les rêves, normalement on cueille une fleur ou bien on arrache une feuille.
On est main dans la main dans un couloir et c’est peut-être à Rouen
C’est doux, une vision chaude
mais je sais pas quoi en faire

Quand quelqu’un me raconte ses rêves ça m’angoisse
Je trouve ça malsain, comme si quelqu’un me demandait de regarder dans le trou de la serrure de son inconscient
Le matin au réveil l’esprit jaillit du repos comme une flèche
Si je me souviens d’un rêve
ça arrive 3 fois par an,
c’est que j’ai mal dormi

Il parait qu’on rêve en descendant dans un sommeil profond, puis en remontant. Le souvenir du rêve se situerait dans une strate intermédiaire, proche du réveil. Moi je m’y arrête jamais à cet étage. Alors je vois jamais mes rêves de la nuit.

Mon inconscient raconte des choses de moi que je ne vois pas, que je n’entends pas. Il monologue dans mon sommeil et je ne suis jamais là.

Quand j’étais gamin je parlais peu je regardais beaucoup. Avec mon père on est parti visiter des amis à Grenoble. Je me rappelle m’être dit que j’allais observer la gare de Grenoble parce que plus tard je serai heureux de m’en souvenir. Aujourd’hui, la gare de Grenoble c’est mon rêve éveillé d’une image d’enfance.

J’ai des rêves du jour. Des rêves concrets ou des grandes lignes, pour moi, pour les autres.Je songe que ça serait plus simple comme ci, ou comme ça.
Dans les rêves de la nuit c’est parfois compliqué paraît-il, les gens sont difformes, les situations incompréhensibles… il y a même des rêves désagréables on m’a dit.

Je crois c’est parce que je n’ai aucune idée de ce que dit mon inconscient que j’ai envie d’être conscient d’un maximum de choses, du jour, de la nuit, du fonctionnement du monde, de la mémoire des poissons, de la révolution d’Octobre, de la vie des Arapeshs (bon ça j’en sais à peu près rien) C’est pour ça que je dors peu. Dormir pour se reposer. Que pour se reposer. Et vivre pour être conscient. Puisque je suis handicapé de l’inconscient. Puisque la nuit je ne sais que rêver debout.

 

 

Ci-joint l’enregistrement. Il était 4h46, Place Monge, Paris-V – La fontaine ne fonctionnait pas.

Chantier de création radiophonique -La Nuit je mens-

J’ai candidaté à ce chantier, dirigé par Laure Egoroff (réalisatrice à France Culture) et Carine Lacroix (auteure). Il me fallait compléter un dossier, comportant entre autres choses, une lettre de motivation.
Pour diverses raison, celle-ci a pris la forme de ce texte.

 

LA MOTIVATION, LA RADIO, LA NUIT, LA FICTION, BASHUNG & MOI.

Il est 23H30 je roule sur l’autoroute. La répétition achevée, je pense au texte que je devrai écrire en rentrant.

Ce matin j’ai ouvert le site des Chantiers Nomades pour savoir quand postuler pour le stage la nuit je mens que j’ai repéré.
La date est passée, j’écris un email catastrophé. La jeune femme très gentille me téléphone dans la foulée, il n’est peut-être pas trop tard, si je fais vite. La journée est prise par des répétitions, pourrais-je le faire dans la nuit et l’expédier dans la foulée? Elle accepte.

Dans l’auto, le lecteur MP3 diffuse Hasta Que El Cuerpo Aguante de Dominique A. La musique et le texte sont sublimes. Un homme dérive, «autour de lui la nuit hurlera». Qu’est ce que je vais bien pouvoir raconter?
Ma nuit ne hurle pas, à présent elle glisse sur le vrombissement du moteur suédois qui me propulse à 130 kms/h dans les pinceaux des phares des véhicules croisés. Il n’y a pas d’étoiles, les nuages captent parfois le reflet d’une ville et le ciel se tapit de brasiers orangeâtres, fatigués. Je me tends dans cette atmosphère douce, c’est agréable, je suis concentré malgré la fatigue.
D’un côté je m’en veux de me retrouver à coucher ces mots dans l’urgence, la précipitation. De l’autre je m’en amuse intérieurement, faire vite en tentant de faire bien, après même le dernier moment j’en ai hélas l’habitude.

J’aurais pourtant aimé avoir du temps pour formuler. Déjà écrire une lettre manuscrite c’est plus chaleureux. Exprimer mon amour de la radio, né autour du café au lait dans les petits matins de l’école primaire. Je prétendais attendre la fin de la revue de presse d’Ivan Levaï sur Inter, espérant grappiller quelques minutes de retard.

Dire que j’ai animé une émission qui s’appelait Radio Chacal, diffusée sur 666, une ex radio libre devenue station associative. C’était bimensuel, un objet un peu litteraro-punk où on traitait d’un thème, autour duquel on ouvrait nos bibliothèques, lisait, écrivait, on écharpait aussi l’actualité en mode gonzo, alors que j’ignorais que ça existait. Quand la station nous le demandait on faisait gagner des trucs et des gens appelaient, preuve qu’ils étaient quelques-uns à écouter et à connaître la réponse à une question souvent aberrante. J’ai fait 3 saisons puis arrêté, gagné par l’impression de ne pas renouveler un système appliqué quel que soit le thème. Ça a un peu continué puis s’est éteint.

Il reste 50 kms à parcourir et la circulation se fait plus dense. Je reçois un SMS, je me fais violence et ne le regarde pas. Le futur texte s’articule dans ma tête. T’as déjà essayé de remettre du liquide dans une clope électronique en conduisant? J’ai racheté un paquet de Craven A en prévision du texte, j’ai pas encore eu à écrire la nuit depuis que je vapote, pas certain d’en être capable. J’en allume une, la 1ere depuis des jours, je ne m’en veux absolument pas. C’est S. qui a envoyé le texto, elle demande où je passe la nuit. Je lui répondrai en arrivant, évoquant la situation et le devoir de me visser au clavier.

Je suis rentré et peux m’y enfin m’y mettre. Je vérifie le CV, l’actualise. Il est 2H15, cette tache pénible et un peu mécanique libère tout de même un peu de cerveau pour ramoner les premiers mots que je poserai bientôt.

Je n’écoute presque plus que France Culture, la seule fréquence où je n’ai pas l’impression que l’on me parle comme à un demeuré. Il y a les émissions que j’adore, d’autres dont la productrice ou le producteur m’agace, il est rare qu’alors les invités me saoulent aussi. En pleine journée ou la nuit, j’aime la façon dont les sujets sont traités, quand bien même ceux-ci me sont étrangers. Dur d’exprimer cela sans passer pour triste zélateur, j’ai le sentiment qu’à l’écoute de France Cu on m’incite à progresser, là où ailleurs on me prie de régresser plus ou moins violemment.
L’envie de fusionner ma pratique professionnelle, celle de l’acteur, avec le compagnon de mes silences et de mes divagations, cette station, est farouche.
Il est 5H30, j’ai à nouveau fumé, fait du café et je n’ai pas encore abordé le thème du stage, ni sa forme. Puisque mon CV est joint, j’hésite à détailler mon parcours d’acteur. L’argument de l’heure m’invite à éluder. Je souhaite juste noter que mon parcours est normal, fait de rencontres, de bifurcations, d’envies, de spectacles qui tournent, d’autres qui ne tournent pas, de doutes, de projets formidables qui grandissent, de passages obligés, de douces surprises…Parcours normal donc, avec la précision qu’il est radicalement heureux.
Je connais 3 nuits, que je fréquente avec un même appétit.
Celle de l’errance intime, de l’activité molle et inintéressante qui entraîne les pensées tandis que les mains et les yeux ignorent à quoi ils s’occupent. Les pensées filent sur les grandes et petites questions qu’on abordera demain car pour l’heure il s’agit juste d’y songer.
C’est aussi la nuit des livres qui ne se referment pas, des pages qui se tournent, seulement distraites par le spectacle d’un amour étendu si près, rayonnant dans la douceur du repos, appelant les caresses et les mots chuchotés par la provocation d’une épaule libérée de la couette.
Il y a la nuit folle, foutraque, lorsque le temps est distendu. Chaque seconde a une importance décuplée par la sensation de vivre dans le rythme et l’espace juste. Parce que la vie daigne se poser dans l’écrin qu’on lui prépare.
C’est la nuit des grands événements, lorsque le jour lui succédera ça ne sera plus comme avant.
La nuit où l’on s’arrête pour dire je t’aime et échanger un baiser affamé sans sentir la pluie. C’est celle où le jour est tellement beau qu’on ne lui en veut pas d’arriver.
C’est aussi la nuit interlope, rythmée par les fermetures successives des bars, où M. et moi cherchons le dernier mojito dans lequel diluer le fantôme des auteurs américains qui nous accompagnent, tandis qu’on loue leur science de la déraison. La nuit où l’on se dit que l’égarement est un travail et que, peut-être, cette fois, les degrés d’alcool crameront la conformité.

Les étoiles qui abritent ma marche, rythmée par le souvenir des instants, tandis que je traverse la ville après l’avoir raccompagnée. Arrivé, je veux lui écrire, lui raconter ce lent vertige. Je refais le chemin, je partage la cartographie des émotions, des pensées et des sentiments. La nuit qui modifie à jamais nos géographies affectives.
C’est tantôt la nuit qui soude l’amitié, simple et impudique lorsque la vodka procure à T., F. et moi une cohérence hallucinée qui remet le monde à l’endroit.
C’est la nuit dans un train moldave qu’il faudrait trop de mots pour raconter.

La nuit foutraque quand viennent les querelles. Les rencontres importunes qui fabriquent l’aventure du souvenir. Et puis la querelle plus profonde. C’est une nuit de novembre passée assis sur un banc, la porte de la maison claquée par la rage du dialogue amoureux qui s’est tari. La nuit où j’ai photographié hagard le reflet du feu de signalisation dans la flaque d’eau au carrefour. Rouge. Vert. Rouge. Vert. La nuit où l’on a peur du lendemain.

Ma 3ème nuit c’est la nuit d’écriture. Acculé par les idées qui remuent et la date butoir dans le rétroviseur. Elle est douce. Le moment est venu de libérer les énergies captées. C’est un courant basse tension régulier qui agence les idées et tuile les mots. Je frappe le clavier. Par la fenêtre je guette le fil qui mène au bout de la suite. De rares autos circulent sur le pont. Bientôt les camions, puis le car scolaire. Il y a longtemps qu’a roulé dans le lointain le dernier Paris-Cherbourg, celui qui transporte du courrier. Il y a le temps, pour entretenir une conversation légère avec les amies et amis que je sais noctambules. De loin en loin, juste pour se déconcentrer et se rassembler; et y revenir. Des mecs s’engueulent dans la rue, c’est violent. Et ce foutu bleu du gyrophare qui inonde la pièce, qui te rappelle que la voisine est une vielle mamy complètement rock mais dont la bonne santé tient du miracle.
Un café.
Quelques frappes.
Un SMS à lire ou à écrire, des fois une micro-sieste quand je sens que je vais pas tenir. Puis un flux tendu arrive, il faudra l’organiser dans un second temps, mais il y a le temps, et ça avance, crois-tu.
Dans le silence de cette nuit là, niché au creux des étoiles, je profite du rendez-vous avec ce moi-même que j’avais besoin de retrouver.
Il est 7H38. Pourquoi ai-je l’impression de ne pouvoir trouver ces vibrations que dans la nuit? La nuit je mens. Peut-être. Mais le jour, lui, ment tout le temps, il baratine. Le jour a le verbiage des discussions normées, des relations imposées, des émails auxquels on doit répondre «le plus vite possible», du papier qu’il faut chercher remplir ranger ou envoyer. Le jour se laisse polluer, provoque sans cesse des interférences avec les nous-mêmes qui se fragmentent dans des circonstances codées. La nuit je mens mais c’est Je qui mens, s’il veut.
Le jour c’est parfois la vie qui ment. C’est sous l’arc de la nuit, dans la tension de l’inhabituel qu’on pourrait peut-être se rencontrer.

Déjà 7h51, Je suis assailli par l’urgence de conclure et la sensation que c’est déjà trop long, car trop maladroit. Ou juste trop long remarque. Puis c’est peut-être beaucoup trop sérieux. Après tout il parait que je suis un type rigolo et je n’ai pas l’impression que ça transparaisse des masses.

En ce moment je travaille sur un texte qui s’appelle JE SUIS UN ÉPISODE. Il questionne entre autres choses la frontière entre réalité et fiction, et l’inconfort d’être peut-être égaré dans ce no-man’s land.

À l’heure où la façon de raconter ce qu’on fait semble importer plus que les actes eux-mêmes, où nous envisageons nos vies comme des histoires à raconter et non comme des actions à réaliser, je me demande qui a menti en premier. Si c’est le jour qui travestit la réalité ou la nuit qui nous laisse l’espace de nous ré-inventer?
S’il faut prendre la parole, même mensongère, que les artistes additionnent du vivant plutôt qu’ils laissent aux storytellers la duperie d’en soustraire. Une aventure artistique dans ce no-man’s land est une des tentatives les plus pertinentes qui soient aujourd’hui.
Quant à la recherche de la sensation de non jeu, puisque nous passons nos journées à jouer sans que quiconque ne gagne, tout invite à passer nos nuits aux antipodes.
Le jour s’est levé, il est 8h22. Je vais effectuer la relecture que mes forces me permettent.
Peut-être arranger ici ou là. De toutes façons la nuit est passée.
Dans quelques instants j’expédierai ce texte, et le CV, à la gentille jeune femme des Chantiers
qui m’a téléphoné hier midi.