Signe de reconnaissance

IMG_8097

Au départ, juste une intuition joyeuse et légère. 
« On pourrait raconter cette histoire, de cette manière. J’ai envie, ça m’amuserait ». C’est une impulsion anodine, comme quand on enfile un pardessus pour descendre à la boulangerie. 

IMG_6656
Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. 
Un pas, puis un autre, et encore un. 
D’habitude elle est au coin de la rue la boulangerie, en cinq minutes j’ai rapporté le croissant et le pain au chocolat. 

Au fur et à mesure que je marchais, imperceptiblement, je me suis senti happé dans une sensation. 
Je me rendais compte, et j’avais peine à le croire, alors que j’avais toujours pensé que la boulangerie était à cinquante mètres, elle se situait, en fait, plutôt à 300 mètres. 
Quelques pas encore et … non vraiment, j’avais dû être victime d’une hallucination, c’est pas possible qu’elle soit à plus d’un kilomètre quand même …

IMG_3903

Rapporter les viennoiseries m’a pris plus de deux ans. 
Je ne dis pas ça pour fanfaronner, juste, je m’interroge. (Bien sûr, j’espère secrètement que le pain sera bon, et surtout pas trop sec). 
Plus encore, je me demande comment il est possible qu’un type enfile un pardessus, parte à la boulange, revienne 30 mois plus tard, et que le monde entier, lui compris, trouve ça très naturel ?

Je ne le dirai pas, parce que moi-même je l’ignore. 

Faire le premier pas vers l’intuition fut comme poser le pied sur un tapis mécanique d’un genre inconnu. Qui parfois accélère, parfois tourne en sens inverse, prend des virages saugrenus, et tombe en panne, bien trop souvent. 

Lorsqu’on est perdu en rase campagne, arrêté au milieu de rien, la solution rebrousser chemin n’offre pas plus de garanties que continuer d’avancer.

C’est un parcours fleuri de doutes, jalonné de découragements, recouvert par les poutres de la solitude. 
On y guette les signes et les étoiles qui raconteraient la bonne direction. 

Des centaines de gens m’ont dit « mais si, là, regarde, une casserole », pourtant j’ai 40 ans et je n’ai toujours pas vu la Grande Ourse.

Alors on prendrait le droit de s’inventer une astronomie de la confiance.

Sous un ciel inconnu, dans le vide d’un voyage dérisoire, quelles étoiles, quels lichens apparaissent pour vous guider ? Je n’avais pas même imaginé que j’allais en avoir besoin, d’ailleurs je me serais senti incapable de les trouver. 
Que ces signes s’imposent à moi, comme la dernière branche à laquelle s’accrocher, a été une découverte superbe. Ces visites irréelles, des mains phosphorescentes tendues dans la nuit, furent nombreuses. 

Je n’ai aucun mérite, si ce n’est la chance qu’elles soient venues à ma rencontre. 

Ces mains, compagnes d’errance vers les mots, ont formé dans les heures arides une langue des signes de douceur. 

Je voudrais les dire, comme les lettres d’un alphabet commun. 

Je tiens à disposition la liste des 80 chansons qui passent et qui, lorsqu’elles repassent, disent le déplacement de l’âme opéré entre deux écoutes. Des sons et des mots qui transportent, ouvrent des champs d’émotions à conquérir. Elles battent les cadences de batailles sans violence. Elles racontent la vie, la mort, l’amour, la difficulté et la peine. C’est peut-être la guerre, mais personne ne sera blessé. Par leur grâce, le danger pouvait ne pas inquiéter. 

Il y a les images qui savent parler aux yeux. Celles des oeuvres vivantes et plastiques, qui attendent dans le futur un hasard du calendrier pour faire tilt, donner une forme, un volume et des couleurs aux sensations volatiles qui peuvent enfin se poser au creux de la main. Réaliser qu’elles seront un outil nécessaire, bien qu’on ne sache pas encore à quoi. 

A l’inverse, une scène de film, l’entrée d’un acteur, une toile posée sur un mur; parfois d’autres images reviennent du passé pour rappeler à quel point elles avaient marqué. Réapparues soudainement, elle chuchotent la description d’un endroit ou nomment un sujet, un chapitre, un personnage. Elles donnent l’itinéraire pour franchir la montagne de leur récit. 

J’ai croisé l’éclosion d’autres images, souvenirs intimes qui passent comme une diapositive. 
Tantôt vêtues des couleurs chaudes du bonheur vécu, tantôt froides comme l’alcool versé sur les plaies. Les souvenirs tapis sous les cicatrices. 
Avec ces souvenirs vient la joie d’un paradoxe. Les images oranges tracent la mélancolie des choses perdues, avec le sourire de leur présence. 
Les images bleues obligent les mots à entrer en elles, venir fraterniser et signer l’armistice avec soi. Elles disent la possibilité d’une vie sans pansement. 

Et les plus belles des apparitions, aussi la plus dure à saisir. Au bout de mille bras, une autre main. Celle de l’autre. 
Je dis mille bras parce qu’il y a plusieurs autres et toutes leurs mains uniques. Des étreintes ou des tapes amicales, des caresses amoureuses, un poing sur la table, un doigt qui compose un numéro de téléphone, un autre qui toujours répond au message. Mille fois croisée dans le chemin la joie de ces mains et la justesse de leurs gestes. Devenir heureux de sentir le besoin d’être touché, en dépit de la peur de ne pas leur donner autant que l’on voudrait.

Il faudrait un jour former des groupes d’humains, et passer des soirées, des jours entiers à mettre en commun nos signes de reconnaissance. Nos guerres sans blessés, nos outils absurdes, nos souvenirs réparés et la forme des mains venues au hasard peupler nos solitudes. 

On les poserait là, sans pudeur. On les manipulerait comme les enfants avec un jeu de construction. Bâtir un langage où chaque mot s’écouterait comme une caresse.

Publicités

Contre tout / Tout contre #3 « Le Genre ».

IMG_4003

J’étais récemment convié à Tout Contre / Contre tout – Cabaret poétique politique Transatlantique – .
Rébecca Déraspe, Marc-Antoine Cyr et Olivier Kemed représentaient le Québec, Marion Aubert Nathalie Fillion et moi représentions la France.
C’était dimanche 28 octobre à Théâtre Ouvert, en clôture du 4ème festival Jamais lu Paris.
Nous avions pour première mission de répondre à un questionnaire général autour de l’actualité. Une seconde, écrire un texte plus long autour d’un mot sur lequel planchait un binôme franco-québécois. Rebecca Déraspe et moi avons travaillé sur le mot « genre ».
Je publie ici, en plusieurs posts, une trace de ce travail.

_–_-_—-__—__–_-_-_–_—–___-_-_-_-__—–___——_________-_—–__——-__-_-__—

Chère Rebecca,

Je ne te connais pas. Je viens de regarder sur Youtube une vidéo où tu te présentes.
De toi, je sais désormais deux ou trois choses. Ton visage, ton allure lorsque tu es assise, le mouvement de tes mains quand tu parles, le suspense de tes yeux quand tu cherches un mot. Et aussi les quelques informations que tu veux bien nous donner.
Tu me pardonneras j’espère cette curiosité, ça n’est pas tous les jours que je travaille avec une inconnue par delà un océan. Je voulais me faire une idée, un aperçu, de celle avec qui j’allais faire équipe. Tu le sais, nous devons ensemble écrire quelque chose autour du mot genre, ce qu’il fait résonner en nous et dans le monde que toi et moi habitons.

Je ne peux, à cette idée, te cacher plus longtemps mon embarras.
Ici, aujourd’hui, ce mot provoque de grandes querelles au sein de toutes sortes de micro-sociétés, de cercles fermés, d’alvéoles idéologiques éclatées, actives et virulentes.
Il y a trop à dire de cette actualité, de la chaîne de réactions que le mot entraîne. Moi, j’imagine qu’on me demande d’y réagir, d’y tenir une position, et je crois que j’en suis incapable.
Je ne sais pas quoi écrire, moi, sur les catalogues de jouets où des petites filles portent des déguisements de princesse en face de garçons vêtus de bleu qui pilotent une voiture téléguidée.
Tu me diras que la question est bien plus profonde que ça. C’est vrai. Il n’empêche qu’à force de se cristalliser sur des petits bouts de lorgnette, le débat est mort. Peut-être même n’a t-il jamais eu lieu. Ne reste que les cris rose ou bleus poussés chaque fois que le mot tente de sortir des sphères qui le gardent jalousement.

J’avais cru comprendre que les études sur le genre seraient un outil. Un outil de connaissance.
On regarde s’il existe dans notre monde des ressorts d’oppression qui agissent spécifiquement sur les femmes ou sur les hommes. Juste chercher à savoir, éventuellement décrypter, documenter ces ressorts pour pouvoir les briser, s’affranchir de l’oppression.
De cette simple question posée et de raccourcis en raccourcis, on se jette au visage les anathèmes de réponses toutes faites. « Si un enfant joue au cow-boy, plus tard il tuera sa compagne parce que c’est pareil, tout ça c’est lié ». « Hystériques, mal baisées, c’est parce que t’es moche que tu dis ça, féminazies ».
Voilà le genre de hauteurs où vole le débat par chez nous aujourd’hui.
Les uns affirment que la société exigerait des garçonnets qu’ils jouent à la poupée pour qu’ils se transforment en pédés.
Les autres instruisent des procès en stéréotype et défendent que toute la réalité étalée sous nos yeux est biaisée, que rien ne permet d’affirmer qu’un homme blanc n’est pas une femme noire.

D’une recherche de connaissance, l’urticaire de l’actualité a enkysté chacun dans des postures grotesques.
Par dessus tout, la bêtise me déprime.
Je crois qu’elle me révolte lorsqu’elle sert des causes justes. Bien sûr je ne renvoie pas dos à dos oppresseurs et opprimés, par principe je demeurerai toujours du côté des opprimés.
Mais tu admettras que si j’affirme, au nom de mon libre arbitre, que je suis un gnou et que ceci est un texte sur le water-polo, il n’est pas certain que je brise les chaînes qui nous entravent.
Et si je vais dire ça à une caissière licenciée pour rendement insuffisant un jour de règles douloureuses, je ne suis pas convaincu qu’elle m’accueille en libérateur.

Les premières connaissances rassemblées étaient pourtant passionnantes, elles ouvraient des perspectives, mettaient des mots sur des ressentis insaisissables. Les études de genre venaient poser des lunettes nouvelles sur le monde.
C’était presque magique.
Tout le monde s’est arraché ses lunettes, on a jeté toutes les autres.
Puis les lunettes ont été copiées, contrefaites, imitées, récupérées, caricaturées.
Le débat est mort d’être devenu une tendance à la mode.
Au final on craindrait presque de ne plus rien voir du tout. Comme si ne nous restait plus que la contrefaçon.
Avant, on voyait des dominants et des dominés, des spéculateurs et des individus sur les vies de qui l’on spécule.
On aurait pu découvrir d’autres choses, regarder un peu mieux. Dans une catégorie une femme possède moins qu’un homme qui possède. Dans l’autre, une femme rencontre d’autres formes d’oppression en plus de celles que subit un homme opprimé.
On aurait pu voir aussi que certains éléments de l’éducation donnée tantôt aux garçons tantôt aux filles tendent à inculquer des schémas de la domination de l’homme sur la femme.
Plus personne n’aurait pu l’ignorer, il existe scientifiquement une domination d’un genre sur l’autre.

Tu vois Rebecca, c’est ça qui me met dans l’embarras avec notre mot.
Lessivé et tordu, il est devenu la propriété quasi exclusive des communautés qui l’ont copyrighté.
« Il y en a marre qu’on parle à notre place. C’est un sujet de société ».
Je suis d’accord.
Mais comment le débat peut-il infuser si seuls les gens habilités ont le droit d’en parler. Comment faire société justement ? Tu crois qu’à force d’additionner les particularités on trouvera de l’universel ?
C’est déprimant d’être sans fin.
D’autant qu’en la matière, une mode a rapidement chassé l’autre. Partout sur des îlots, des aficionados se disputent désormais pour savoir qui a les meilleures lunettes.
Les communautés de regards ne convergent plus, elles sont concurrentielles sur le marché de l’indignation. Là l’appartenance à une religion, là-bas la question des racisés, ici le genre, ailleurs l’orientation sexuelle, là la silhouette, la décroissance ou la souffrance animale.
Toutes ces réflexions un jour partagées ont été privatisées par des groupes entrés en compétition.
Plus personne n’a le courage d’imbriquer ces questions les unes dans les autres pour penser la complexité d’un monde où pourtant elles cohabitent. Un monde où certains gardent un pouvoir qu’ils exercent sur d’autres.
On préfère s’engueuler pour savoir si c’est pire d’être opprimé en tant que musulman ou bien en tant qu’homosexuel.
Il y avait le bien et le mal. Désormais il y a des adjectifs pour chaque communauté, et soit on est «phobe» soit on est «friendly». 
Au milieu de ce champ de bataille, il y a une grande zone grise où 90% de l’humanité se fout totalement des concurrences communautaires. Par bêtise, par flemme, égoïsme, ou par désintérêt pour certains.
Ou par refus de penser les particularités en dehors l’universalité. C’est mon cas.
Parce qu’au dessus de la mêlée, penchés sur le marasme universel, une infime partie possède pouvoir et richesse, et rigole, lançant des miettes aux uns et aux autres, attisant les querelles, équilibrant les forces à coups de cacahouètes au gré des modes.«Qu’ils s’engueulent entre eux dans l’indifférence générale mais que surtout ça ne se retourne pas contre nous ».

C’est à tout ça que je songeais, Rebecca en regardant la vidéo de toi.
Je me demandais quels étaient nos moyens pour parler vraiment, écrire aujourd’hui ailleurs que dans le commentaire des modes et de l’air du temps.

Aussi je te regardais et me demandais quel genre de personne tu peux bien être.
Ce que tu écoutes le matin, ce que tu écoutes quand tu écris, ce que tu n’oserais pas avouer écouter en secret. Si tu as un genre de musique.
Je pouvais formuler des hypothèses d’après les fragments de toi que j’entrevoyais. Je t’imaginais mile vies, mile quotidiens et autant de rêves. De quoi tu parles avec tes copains ? Comment tu as rencontré ta meilleure amie ? Qu’est ce qui vous fait rire avec ton amoureux, ou ton amoureuse, ou les deux ?

Est-ce que parfois tu dis «C’est pas mon genre d’être en retard » ? – Est-ce qu’on sait de quel genre sont les gens qui sont en retard ?

«Je ne suis pas ce genre de personne» ?
Si tu prononces cette phrase dans une conversation un matin en mangeant un croissant, tu parles des hommes et des femmes, ou bien de tout autre chose ? D’ailleurs tu serais plutôt du genre pain au chocolat ou croissant ? Dans le Sud de la France, on dit « chocolatine ». Tu sais quelque chose toi, du genre des gens qui vivent dans le Sud ? Moi pas, j’y ai pourtant habité 3 ans et je demandais un « pain au chocolat » qu’on me donnait sans sourciller. Peut-être que la boulangère trouvait que j’étais du genre à venir du Nord.
« Il m’emmerde lui, à vouloir se donner un genre » ? Est-ce que dis ça Rebecca ? Pourquoi certains se donnent des genres quand d’autres subissent le leur ?

La vidéo ne durait pas plus de trois minutes.
Peut-être alors l’ai-je regardée plusieurs fois ? Peut-être qu’après des vidéos se sont enchaînées via un algorithme et je ne les ai pas vues, emmitouflé dans le cocon doux de ma divagation.
Je voudrais te remercier Rebecca pour les sentiers buissonniers découverts en te regardant.
Pour les points de lumières colorées qui passaient, qui m’éclairaient comme une boule à facette. Des centaines de points qui offraient en tournant autant de miroirs sensibles.
Te dire aussi que je suis heureux que tu n’aies pas répondu à mes questions.
Que te savoir femme ne me suffise pas à savoir quel genre de personne tu es.
Que lorsque toutes les questions d’oppression s’assembleront enfin, formeront ensemble une même boule à facettes, j’espère que ce sera une boule de feu. Qui brûlera quelque-chose. On pourra tout recommencer différemment. Ou bien ça fera une boule comme une planète.
Une boule à facettes en fusion où libres et heureux, réfléchissant des photons dans tous les sens, on dansera dans les miroirs sensibles autant qu’on veut.
(Si tu en es d’accord, parce qu’il me semble tout de même nécessaire d’aborder la question du consentement).

Contre tout / Tout contre #2

IMG_4295
J’étais récemment convié à Tout Contre / Contre tout – Cabaret poétique politique Transatlantique – .
Rébecca Déraspe, Marc-Antoine Cyr et Olivier Kemed représentaient le Québec, Marion Aubert Nathalie Fillion et moi représentions la France.
C’était dimanche 28 octobre à Théâtre Ouvert, en clôture du 4ème festival Jamais lu Paris.
Nous avions pour première mission de répondre à un questionnaire général autour de l’actualité. Une seconde, écrire un texte plus long autour d’un mot sur lequel planchait un binôme franco-québécois. Rebecca Déraspe et moi avons travaillé sur le mot « genre ».
Je publie ici, en plusieurs posts, une trace de ce travail.

_–_-_—-__—__–_-_-_–_—–___-_-_-_-__—–___——_________-_—–__——-__-_-__—

Définition d’être tout contre ?

Tout contre c’est la situation, l’instant exact, où, prenant une grande respiration, on sent que l’oxygène qui nous envahit transporte une plénitude singulière. Cet oxygène se propage et on croirait respirer avec le moindre centimètre de sa peau. Tout vibre et résonne ensemble.
À cet instant on pourrait, pour une fois, avoir l’impression d’être enfin arrivé quelque part.
Que l’atmosphère depuis son doigt de pied jusqu’aux étoiles est parfaitement rangée, alignée. Le monde semble scintiller et dans cet éclair il apparaît enfin simple et ordonné.
D’un coup la vie fait sens et y trouver une place à soi n’est pas un combat.
Les instants rares et fugaces où le chaos se tait, où l’on se dit que, peut-être, il n’y a pas de raison, tout s’arrangera toujours.

Vous êtes contre quoi/qui ?

Je ne vais pas me voiler la face. Globalement je suis contre tout ce qui n’est pas à mon goût.
Je précise à ma décharge qu’ayant beaucoup réfléchi à la question du goût, je me targue d’être, en la matière, un baromètre de choix.
Fût un temps où j’étais littéralement parti en croisade contre la mode des jupes sur les pantalons. Je trouvais ça invraisemblable. D’où que l’on prenne la question, il n’y avait rien à sauver. C’était moche, inutile, coûteux, désastreux en terme de lessive et de bilan carbone. Quant à afficher une telle impossibilité à choisir, c’était extravagant. Tous les jours, dans leur vie, les gens font des choix très compliqués, pour le meilleur ou pour le pire. Alors ne pas être foutu capable de se décider entre une jupe et un pantalon au point de porter les deux simultanément, non, vraiment, ça n’augurait rien de bon pour la destinée du monde.
Il suffisait qu’une femme arbore une jupe sur un pantalon pour que je jure de ne jamais la fréquenter, que je l’accuse de tous les maux, que je hurle qu’elle aurait probablement été collabo en 1942 et tant que pareille mode subsisterait, la dénazification de l’Europe ne serait pas terminée.

Mais en vieillissant on s’assagit, je ne trouve plus ça si grave. Aujourd’hui je ne peux même pas jurer de ne pas avoir embrassé un jour une fille qui une fois dans sa vie avait porté une jupe sur un pantalon. Néanmoins je remarque encore cette particularité vestimentaire.
J’ai des dizaines d’exemples comme ça.
Quand je disais avoir beaucoup réfléchi à la question du goût, je ne mentais pas.
Je ne parlais pas de mon goût en matière de mode, mais en général.
En matière d’idées, de gens, d’espaces. Il faut être attentif pour se faire un avis, parce qu’entre la typographie du prospectus qui traîne sur le comptoir à la boulangerie, et les enjeux géopolitiques en Syrie, ça fait un paquet de choses sur lesquelles se faire un avis. Ça demande énormément d’attention. C’est épuisant.
Étant donné que par politesse, par respect pour mes semblables, je fais cet effort, j’essaye d’être attentif au monde qui m’entoure, je crois que je suis surtout contre ceux qui n’ont pas cette attention.
Par exemple, il arrive qu’un individu me parle comme si j’étais excessivement stupide, alors que je suis bien plus intelligent que lui. C’est parce que cette personne ne fait pas attention. Si elle était attentive, elle essaierait de savoir qui, où elle est, et à qui elle parle.
Elle pourrait aussi, par défaut considérer que quiconque est aussi intelligent qu’elle, et s’adresser à autrui en conséquence. Ça éviterait beaucoup de moments gênants et d’incompréhensions. De contrariétés.
Je crois que le monde irait un peu mieux si tout le monde s’intéressait à ce qu’il se passe autour, aux mouvements visibles et aux imperceptibles qui agitent les gens et les choses.
Pour résumer, je dirais que je suis contre celles et ceux qui ne prennent pas cette précaution, qui n’imaginent pas que d’atomes de jupe en molécule d’arme chimique, on est tous au même moment dans le même merdier.

IMG_6187

Vous être tout contre quoi/qui ?

Tout contre L’oreiller, la couette, les vêtements (enfin c’est plutôt eux qui sont contre moi).
Tout contre l’être aimé. Le tissu des vêtements de celles et ceux que l’on étreint, leur peau, le souffle et leur parfum, la vibration du coeur. Les secrets que l’on perçoit seulement lorsqu’on ne pourrait pas s’approcher plus près.
Une chaise. Un drap. Les rêves, les aspirations, les utopies. Tout contre les humains qui les partagent et les brandissent. Partager l’essentiel c’est presque pareil que de s’être toujours connus.
Tout contre l’envie de beignet aux framboises.
Tout contre celui ou celle que l’on reconnaît au premier coup d’oeil sans savoir pourquoi. Une lame de rasoir. Une écharpe. Les mots qui bondissent des pages ou des bouches et se collent à l’épiderme.
Est-ce qu’on peut-être tout contre un frisson, ou bien est-ce que c’est le fait d’être tout contre qui provoque un frisson ? Tout contre les larmes lorsqu’elles coulent. Le mur derrière soi quand on ne peut plus reculer. Celui devant soi aussi parfois. Le corps solide qui ramène à la réalité alors qu’on voudrait disparaître et que c’est impossible. Le corps de l’autre, quand l’amour transporte et que j’aimerais tant être à l’intérieur, dedans son coeur, ses poumons et son foie. Au sens propre comme au sens figuré.

Contre tout / Tout contre #1

IMG_3911

J’étais récemment convié à Tout Contre / Contre tout – Cabaret poétique politique Transatlantique – .
Rébecca Déraspe, Marc-Antoine Cyr et Olivier Kemed représentaient le Québec, Marion Aubert Nathalie Fillion et moi représentions la France.
C’était dimanche 28 octobre à Théâtre Ouvert, en clôture du 4ème festival Jamais lu Paris.
Nous avions pour première mission de répondre à un questionnaire général autour de l’actualité.  Une seconde, écrire un texte plus long autour d’un mot sur lequel planchait un binôme franco-québécois. Rebecca Déraspe et moi avons travaillé sur le mot « genre ».
Je publie ici, en plusieurs posts, une trace de ce travail.

_–_-_—-__—__–_-_-_–_—–___-_-_-_-__—–___——_________-_—–__——-__-_-__—

Quels mots retrouve-t-on trop souvent dans l’actualité ?

Au début il y a l’évènement.
Le fait divers, le viol, l’attentat, la tuerie de masse.
Vient ensuite l’autopsie. L’analyse. L’examen de ce qui s’est produit.
Le bombardement, le règlement de compte entre bandes, l’occupation d’une ville.<
C’est à ce moment précis qu’arrive l’expert qui expertise.
La prise de parole d’untel, la demande d’une peine exemplaire, la grogne des salariés.
L’évènement est réduit à quelques phrases, vidé de toute sa complexité. Les aspérités sont ratiboisées, les dimensions supprimées.
La résistance dans l’enclave, le sommet pour résoudre, le vaste coup de filet, la visite du ministre, le plan de sauvegarde de l’emploi.
Il y a enfin une explication simple et limpide. Cela n’aurait jamais dû arriver, mais voilà, un tout petit grain de sable tout bête a fait dérailler le récit. Ça ne se reproduira plus on vous le promet, il suffit que … Ah mais oui. On peut passer à autre chose.

Et voilà qu’un évènement qui a fait des centaines de boucles, en Une, en bandeau, en papier, en Live, en numérique, en édition spéciale et en pure player devient une simple anecdote, une pauvre péripétie, un accident ou un dérapage.
Viennent alors les commentaires à propos de l’évènement, suivis des commentaires sur le commentaire.
(Parfois on ne parle même plus de ce qui est arrivé mais de ce qu’il se serait produit si quelqu’un avait fait autrement. Et on débat là-dessus)

Une somme infinie de mots est alors prononcée.
Des mots en colliers, en chapelets, orchestrés en musique savante. Une mélodie pop qui se pose facilement dans l’oreille, sur le réconfort douillet de l’habitude.
Des couvertures de mots.
Ce ne sont pas des couvertures pour se réchauffer, sous lesquelles s’abriter et se rouler en boulle.
Plutôt ces couvertures pour cacher, dissimuler. Des mots pour tromper.Des mots qui tirent la couverture à celui qui les annone.
De grands mots qui se suffisent à eux-même, qui ne veulent plus rien dire.
Des mots qui n’ont plus d’autre sens que le bruit qu’ils occasionnent.

L’actualité distille un bourdonnement égal où tous les sons se valent.La réalité est rendue à l’état d’acouphène.
Un sifflement permanent dont il n’y aurait rien à tirer. Pas de sens, pas de progrès.
L’invention d’un langage qui enferme plutôt qu’il n’offre de l’espace.
Des mots sans marge de manoeuvre.

Je ne crois pas que l’on souffre de trop entendre certains mots.Plutôt de ne plus en croiser un seul qui soit à sa place, qui soit prononcé pour chercher un sens à quelque-chose.
Nos épidermes sont tannés, imperméabilisés, les mots de l’actualité y glissent comme des gouttes d’eau sur une peau de serpent.
Plus de frisson devant la fenêtre ouverte sur l’aube d’une réflexion naissante.
Les mots de l’actualité sont comme des marteaux. Ils enfoncent les clous qui scellent le crépuscule tombant toujours plus épais.

Il n’y a rien à voir. On ne sait plus quoi vivre puisqu’il ne s’est rien passé, et qu’il n’arrivera plus rien.

 

Quel(s) événement(s) vous a le plus étonné dans la dernière année ?

 

Le goût du café, parce que c’est toujours le même et pourtant c’est à chaque fois différent.
Les idées qui arrivent et filent derrière les yeux comme des avions à réaction tandis que le soleil se lève imperceptiblement sur un jour de printemps.
Gagner 5 € à un jeu à gratter alors que je ne joue qu’une fois par an.
Ceux qui ont encore la force de se battre pour les autres.
La vie lorsqu’elle transperce les pores de la peau de ceux qui surmontent une tragédie.
Chacun des instants où l’émotion fait irruption, fait surprise, provoque l’accident et brouille le cours d’un récit prévisible.
Puisqu’il est admis qu’en matière de dégueulasserie la réalité a dépassé la fiction et, par conséquent, puisqu’il faut s’attendre à tout, nous avons considérablement augmenté nos exigences en matière d’étonnement.
Parce qu’il faut bien se protéger un peu parfois.

IMG_3516 1

Quel(s) événement(s) vous a paru particulièrement utile pour le à rapprochement des individus ?

Toutes les partouzes auxquelles je ne suis pas allé, toutes celles auxquelles on ne m’a pas invité. Et d’ailleurs c’est heureux, car si une fois dans ma vie je m’étais rendu dans une partouze, je ne pourrais peut-être pas faire cette réponse qui pourtant me semble intellectuellement pertinente.

Sinon, j’imagine qu’offrir, acheter ou voler un livre ça aide souvent.
Même si on ne le lit pas tout de suite, juste le regarder zoner dans la bibliothèque peut suffire.

Ou alors quand les gens ne font rien. Quand il n’y a pas d’évènement justement.
Les rares fois où on a la chance d’expérimenter du vide, où l’on est devant un espace vierge à remplir sans enjeu.
On peut y trouver l’appel d’air qui aspire vers l’autre.
Tandis qu’à l’inverse l’événement dresse des barrières, cristallise chacun dans son opinion, agrège des glacis de communautés d’intérêt ou de pensée. Il oblige à prendre parti dans l’instant, parer au plus pressé.
Devant n’importe quel évènement, seule la solitude fait dans la mixité.

Quel(s) événement(s) contre quelque chose vous a paru particulièrement violent ?

La violence de l’injustice, de l’opportunisme politique.
Des nations signent un accord. Toutes les vérifications confirment qu’il est parfaitement respecté. Là, deux dirigeants (de ceux qui ont tout de même le bouton nucléaire sous l’index), poursuivent des logiques annexes et dénoncent l’accord alors que tout fonctionnait très bien.
Je ne suis pas un grand partisan des dictatures islamiques, loin s’en faut. N’empêche que si je me mettais deux secondes à la place d’un iranien qui respecte ses engagements et à qui on dit que non, je serais super énervé.
La violence du symbole.
Un directeur de théâtre national commémore avec faste l’occupation du lieu lors des évènements de Mai 1968. Des étudiants en lutte cherchent à entrer. Le directeur ferme les portes et appelle les forces de l’ordre qui emploient des grenades lacrymogènes et frappent à coup de tonfa les étudiants qu’ils embarquent.
La violence du silence.
Celui qui a entouré une opération militaire de grande ampleur menée sur le territoire français, en Loire-Atlantique plus précisément.
Le silence dont nous aurions besoin et qui n’a pas même l’occasion d’exister.
Chaque fois que la police tue ou mutile, le silence de la décence toujours recouvert par le bras d’honneur martial, par l’indécence de ceux qui expliquent que la victime est aussi un peu coupable.
La violence des vagues.
Celles qui engloutissent des canaux pneumatiques en Méditerranée.
Celles qui déferlent dans le cerveau chaque fois qu’un représentant se contorsionne pour justifier l’innommable.

 

_

Je posterai demain d’autres fragments, et dimanche le long texte autour du mot « genre ».

_

 

à la vie à la mort.

IMG_0454

_—_–_-_-_—__—–_____—____…….._—-____—___…_
J’ai répondu à l’invitation de Solenn Denis. Participer à un cabaret d’autrices et d’auteurs sur le thème  » à la vie à la mort « , donné en guise de bouquet final aux représentations de son texte Sandre à la Maison des métallos.
Ce texte a été écrit pour l’occasion. 
_—_–_-_-_—__—–_____—____…….._—-____—___…_

*

L’image est passée.
Les paupières obturent et ouvrent, comme un réflexe rapide.
On ne sait pas encore à quoi elle ressemblera pourtant l’image est déjà fixée.
Au fond du décor, au centre, une fenêtre ouvre sur un paysage de campagne vallonnée.
L’intérieur est une grande pièce rectangulaire. Les sillons des épaisses planches d’un vieux parquet rayent le sol.
Il y a des meubles, des chaises et des bibelots enveloppés de la douceur sombre d’une lumière de fin de journée.
Depuis la gauche du cadre une silhouette entre.
Elle avance dans la pièce et vient s’asseoir sur une chaise située à droite de l’image.
Dans le contre-jour on ne distingue pas nettement cette présence. La courte traversée n’a pas livré d’indice sur son âge ou son sexe.
La forme pose ses deux pieds sur le barreau de la chaise, les coudes sur ses genoux et le menton dans les paumes des mains.

Il se passe un temps long.

Dans le silence de l’immobilité où le déclin du jour fait jouer les ombres, on imagine le front qui se plisse. Les sourcils se cabrent.
Une réflexion intense et sereine, pas d’agitation, pas de trouble.
À quoi pense t-elle, à quoi pense t-il ?
Les mains passent sur les yeux le nez les joues du haut vers le bas.

« – Au fond qu’est ce que j’ai fait ? » songe t-il ou songe t-elle.
« – Est-ce que j’ai fait, une fois, un truc absolu ? Définitif ? Ou juste effleuré ? J’ai été absolument quelque chose ? »

Et c’est la silhouette de quelqu’un qui replonge, s’absorbe dans ses pensées.

Dans la chambre de la mémoire il y a une petite fille de neuf ans qui marche en traînant les pieds dans la bouillasse. Elle déteste cette robe à col Claudine.
Derrière elle des adultes de dos, assemblés autour d’un tas de terre regardent une boîte en bois au fond d’un trou. La météo est dégueulasse.

« – C’est quand qu’elle arrête d’être morte mamie ?
– Chut. Tais-toi ma chérie ».

Alors elle s’est éloignée, personne n’a remarqué.
Sauf une cousine, un peu plus âgée, qui la rejoint.

« – On s’ennuie ?
– Oui …
– Tu viens on se casse ?
– On pourrait vivre dans les bois !
– Ouais. Pêcher des poissons, faire des pièges, cueillir des baies.
– Tu crois ?
– Ouais, personne ne nous voit ».

Elles ont pris la direction de la forêt.
Elles avaient adoré quand on leur avait raconté Robinson Crusoé. Normal, elles ont commencé par rassembler du bois pour construire une cabane.
Il y eut un cri animal un peu effrayant. La plus petite a eu peur. Sa cousine l’a prise par les épaules, lui a dit qu’elles devaient se faire confiance. Pas de peur, jamais. Elle a dit ça comme un pacte, un engagement entre elles. La petite a hoché la tête dans un sourire. Et c’était reparti.
Quinze minutes plus tard les adultes les retrouvaient et les engueulaient. Ça n’avait pas duré une heure, les parents avaient eu peur. Elles, elles avaient été absolument libres.

Dans la pièce la forme assise sort un paquet de cigarettes, en porte une à sa bouche.
Puis elle tâte ses poches, derrière sur les fesses, poches révolver, poitrine.
Trois fois le tour de toutes les poches, pas de briquet ou d’allumettes.
Les mains maintenant sont posées sur les tempes.
L’ombre est tranchée devant la fenêtre qui encadre le crépuscule.
La cigarette tournoie entre deux doigts, lentement, comme battant le rythme d’une musique absente.

Il a l’insouciance de ses vingt ans. C’est la première fois qu’ils dansent ensemble, et même qu’ils se voient. Ce n’est pas son genre et là il n’a pu faire autrement, il a approché sa bouche de la sienne et ils se sont embrassés. Leurs langues tournaient, magnétiques.
Quelques années après, quand ils étaient nus le dimanche matin avec dans le lit du café et des viennoiseries, ils n’avaient envie de rien d’autre, juste être leur amour. Arpenter dans les regards, les silences ou les voix leur zone amoureuse. Un paysage vaste et infini.
Après ils se sont promis de grandes choses devant un maire, puis au sortir de chez un notaire.
Il rentrait tard et fatigué. Elle avait mieux à faire que de l’attendre.
Leur paysage s’est constellé de points noirs, de non-dits où personne ne s’aventureraient plus.
Avant chaque concertation devant le juge, ils se promettaient de grandes choses plutôt moches.
Quand ça a été fini, il ne l’a plus jamais revue.
Amour absolu, rupture absolue.

Désormais il fait nuit.
La silhouette était sortie du cadre. Elle y revient sa cigarette allumée et se poste devant la fenêtre, la main sur le côté, à hauteur de la bouche. Comme Audrey Hepburn sur certaines affiches de Breackfast at Tiffany’s, mais de dos.

Elle n’avait pas revu Gérard depuis.
Elle ne sait même plus.
Elle se souvient de beaucoup de situations marrantes, époque fac, et il y a souvent Gérard dedans. Malgré l’embonpoint, malgré la peau du crâne qui émerge sous les cheveux qui se raréfient, elle l’a reconnu tout de suite, avec sa dégaine le corps un peu en arrière et les genoux mal articulés.
Ils sont là sur le trottoir, leur joie est sincère. Ils entrent dans un bar.
Elle dit « oh moi tu sais … » puis elle donne quelques détails sur sa vie. Ça a l’air bien sa vie. Il y a quelques emmerdements dans son récit mais globalement elle avance vers un horizon désirable.
Et puis aussi elle fait des blagues, tend des perches.
Il ne les voit pas. Gérard touille sérieusement le sucre de son café.
Et lui alors ? Bah lui il a deux enfants. Est-ce que tu milites toujours ?
Il extraie la cuillère de la tasse et la pose sur la soucoupe.
Petit silence. Sourire en coin.
« – Tu sais, la famille de ma femme, c’est la haute bourgeoisie d’Auxerre. Au milieu de ça, animer un comité de soutien à Macron, c’est super militant. Tu passes pour un gauchiste ». Il ricane.
Toutes leurs situations repassent à nouveau devant ses yeux à elle.
Gérard exalté parlant de la révolution, Gérard s’embrouillant avec quiconque affirmait qu’il fallait être « réaliste ».
Dans le souvenir de ces instants d’engagement absolu, l’image de Gérard s’efface.
Le Gérard radical est remplacé par celui qui lui fait face, grassouillet, dégarni et de droite.
Ça fait comme un tourbillon qui s’arrête. Comme une prise qu’on débranche et l’espace se peuple de vide.
Il a même arrêté de fumer ce con.
Elle prétexte un rendez-vous. Se lève et s’en va.
Évidemment elle ne paye pas, elle le laisse se démerder avec l’addition. Elle marche dans la rue.

Dans la chambre la forme habillée d’ombre a fini sa cigarette puis est restée longtemps après devant la fenêtre. Elle a fait les cent pas avant de s’asseoir sur une banquette au fond de la pièce, sur la gauche.
Pour maintenir une tension quelque chose bouge. Le pied droit remue, tapote le parquet.
On dirait que la personne ne s’en rend même pas compte. Parce qu’il ou elle a replongé. Dans l’intimité de ses pensées.

C’est chiant cette main qui bouge, ce genou qui tremble et part tout seul.
« – Et ce n’est qu’un début » murmure le vieillard, qui dans la seconde d’après sourit et s’amuse d’avoir parlé à voix haute.
Il est allongé sur une banquette, dans son salon.
Tout un tas de choses n’ont plus beaucoup d’importance.
D’un coup c’est léger, presque joyeux. Il sent que toutes les questions qui l’avaient habité tout au long de sa vie l’ont déserté. « Est-ce que j’ai bien fait ? ». « Est-ce que j’ai eu raison de ? ». « Qu’aurait été ma vie si ? »
Et les fils attachés aux questions qui se déroulent, sans fin.
Les hypothèses, les constructions. Les versions alternatives. Son yoga du cerveau il appelait ça. Une famille de rongeurs sympas qui toute sa vie ont fait la bamboula dans sa tête.
Pour la première fois il a l’impression qu’ils sont partis.
Il ferme les yeux. Il sourit.

On ouvre les yeux.
La silhouette à disparu.
La pièce est vide. Il fait jour.

L’enfant qui était posé là.

fullsizeoutput_1a52
Samedi 9 septembre, il y avait une fête pour les 45 ans de l’activité de librairie ancienne et occasion démarrée en 1972 par mes parents. Ce texte a été écrit pour cette circonstance. 

 

Lui c’est Claude. Il avait était ouvrier chez Citroën et puis il était parti se doucher quelques instants avant la sirène alors on l’avait renvoyé.
On ne sait pas quand exactement mais on imagine peu de temps après, il revient un soir et dit
« On va faire une librairie j’ai acheté un magasin près de la fac ».
Elle c’est Pénina. Elle le regarde, on suppose de la sidération.
Elle répond « mais enfin » et d’autres choses comme ça.
Lorsqu’il répond tout à l’air toujours simple et enfantin, même si ce qu’il dit parfois ne l’est pas. Ici aussi, il aurait fallu être fou pour s’inquiéter.
« C’est pas compliqué tu poses des livres sur des étagères et tu attends que quelqu’un vienne les acheter. 
– Mais on a pas de livres. 
– Mais si, ceux qu’on a double, pour commencer ».
Difficile de ne pas s’incliner devant une étude de marché aussi documentée.

Alors ça a commencé.

Le lieu avait été baptisé Arcanes parce qu’avec un A, on apparaît en premier dans l’annuaire, et ce même si l’on est la seule librairie d’occasion du canton. Décidément, rien n’avait été laissé au hasard.
Elle était alors vendeuse de vêtements et venait aider quand elle pouvait.
Il avait été convenu que le premier client se verrait offrir sa récolte de livres. Et c’est ce qui arriva.

C’est ainsi que plus tard on résuma à l’enfant cet épisode de la saga familiale. Il était assez insignifiant à l’époque, embryonnaire, voire inexistant et accepta cette vérité simplement. Et puis tous les enfants savent bien que les légendes sont toujours vraies, puisque les parents leur en racontent chaque soir et tu sais bien que papa et maman ne mentent jamais.
D’ailleurs l’enfant témoigne q’une demie-douzaine de personnes lui ont un jour été présentées comme étant le tout premier client qui s’était vu offrir son paquet de livres.

Après le garçon était là.

Aussi instinctivement que s’il avait été un livre on l’a posé là, en attendant que quelque chose se passe.
On pourrait croire qu’être analphabète et mesurer moins d’un mètre sont deux gros handicaps dans une librairie en désordre.
C’est le cas.
Avec un naturel déconcertant, son père pouvait passer un après-midi entier accroupi sur la chaise haute du bureau dont la mousse moutarde avait percé le skaï noir. Une journée entière pouvait filer sans que personne n’y trouve à redire, pour peu que lecture et cigarettes soient à portée de sa main. La lecture ne manquait jamais. Quant aux cigarettes.

La première, voire la seule chose que le père ait enseignée au garçonnet est comment se rendre au bureau de tabac. Il partait, un billet de 50 Frs en poche, acheter une cartouche de Gauloises brunes, celles emballées de papier kraft.

Le père ne lui a enseigné qu’une seule chose ; pourtant l’enfant associe ce lieu et cette époque à tout ce qu’il y lui a appris.

Posé là-bas, sur ces étagères, il est les pages blanches du livre vierge de l’enfance.Il s’imprime au hasard des températures, anticyclones ou tempêtes qui passaient là tandis que l’on n’attendait rien.
Le garçon apprend que les normales saisonnières n’existent pas.

Puisque rien ici ne semblait plus captivant que la tabagie et la lecture, il lui apparaissait inconcevable de prétendre s’ennuyer. ( Trop jeune pour fumer et encore illettré il aurait pourtant eu une certaine légitimité à se plaindre ).
Alors il apprit à aimer l’ennui.
Ou plutôt à le peupler.
Et pour ça c’était le lieu idéal.
L’enfant a appris à regarder.

Le désordre impressionnait.
L’oeil du petit garçon tombait mécaniquement sur ce qui était manifestement rangé ensemble.Les séries le fascinaient. Puisqu’il n’y avait même pas besoin de changer la présentation c’est que le contenu devait parler de lui-même. Un gage supérieur de qualité littéraire. Deux séries étaient placées à hauteur d’enfant.
Une caisse en bois posée au sol derrière le bureau hébergeaient Les Petits Classiques Larousse dont les couvertures violettes et jaunies partaient en lambeaux.À gauche au fond de la seconde pièce, près de la réserve dont l’accès était barré par une épaisse bâche en toile bleu, les J’ai Lu Bleu alignaient leurs couvertures coloriées d’héroïsme guerrier. Des heures durant il a compulsé des photos de vieux acteurs poussiéreux cherchant dans des spectacles désuets à élever l’absolue ringardise évidente à la postérité la plus digne. Des heures durant il a détaillé les actes de bravoure croqués nerveusement dans le feu d’une action que de jeunes soldats occidentaux accomplissaient pour le triomphe du bien contre le mal.

C’était l’aventure et pourtant, ça, c’était les moments creux.

Qu’Arcanes soit un commerce impliquait que des gens y entrent et en sortent.
Un étudiant trapu avec une parka militaire et un gros chien. Un monsieur très obèse et très gentil. Un éternel étudiant soit-disant fils d’un dignitaire africain soit-disant terminant son 3ème doctorat.

De ce ballet permanent et iconoclaste l’enfant apprit à voir toujours autrui comme la joyeuse hypothèse d’un moment singulier.
Il va forcément se passer quelque chose.
Une discussion, une plaisanterie, une engueulade, du silence.
Et même s’il ne se passe rien quelque chose existe.
L’autre est un évènement avec qui partager un moment en nul autre pareil.

Dans le souvenir flou de ses 5 ans, deux clients du voisinage se relayaient pour tenir la boutique, accueillir les clients ou rendre la monnaie pendant que son père finissait un article un livre ou une cigarette.
D’abord le monsieur très obèse et très gentil.
Il était surnommé « le marcheur » ; non qu’il fut précurseur d’une entreprise de communication et de falsification patronale, non, Le Marcheur lui ne trichait pas : il marchait vraiment.
Malgré l’effort colossal que lui coûtait le fait de se déplacer, une fois par semaine, chaque lundi, il traversait la ville à pied pour déjeuner chez sa vielle tante rue de Falaise.
Toutefois, cet exode mettant Le Marcheur en appétit, il prétendait consommer avec sa tante la bagatelle de 3 poulets pour 2, si bien qu’il perdait immédiatement le bénéfice de son exercice hebdomadaire.

Une sorte de version avicole du Mythe de Sisyphe.
Il s’appelait Christian Engueyard, travaillait à la DDE et il est mort vieux garçon.

Son compère libraire de fortune était un étudiant dégarni, barbu, et diablement roux. Le décrire aujourd’hui appelle des images de hipsters branchouilles, pourtant Pichot – c’est son nom, ( il n’avait pas droit à un surnom ) – Pichot n’était pas à la pointe d’une quelconque tendance de l’époque. Disons même que ses contemporains lui faisaient payer par anticipation le fait d’avoir eu raison trop tôt. Pichot promenait une indolence tchekhovienne dans des polos rayés. Il était discret et doux. En matière de sourire timide et poli Pichot se montrait exemplaire.

Le garçon aimait aussi beaucoup quelqu’un qu’on appelait le boulanger ; qui n’était pourtant pas du tout boulanger – mais alors pourquoi ce surnom ? – ah non mais lui c’est parce que Leboulanger c’est son vrai nom, – ah ok –
Il voyait Leboulanger comme le sosie de Clint Eastwood. Ça semblait merveilleux et pourtant si normal, concret que Clint passe tranquilou chercher ses bouquins et papoter avec son père.

L’enfant se souvient surtout de Pichot et du Marcheur car c’est à eux qu’échoyait le privilège de venir le chercher à l’école.Car dans cet apprentissage anticonformiste de la vie une chose aussi quotidienne que la fin de la classe était l’occasion de l’évènement.
Il a souvent trouvé derrière la grille à l’attendre une autre tête que celle qu’il cherchait. Il a appris à aimer ça.Tous les enfants devraient savoir ça.

On ne vend pas des livres comme on vend des coques de smartphones. De même qu’il ne suffit pas de poser une maison et une enceinte pour fonder Rome.
Il faut quelque chose de plus. Est-ce la forme, le style, le détail, une subtile alchimie de paramètres méconnus ?
Au 6 rue Léon Lecornu quelque chose de singulier s’était produit, et l’observation quotidienne du phénomène ne permettait pas de définir quoi.

L’enfant ignore si Pénina et Claude ont fondé là-bas un empire, mais il tient ce qu’il y a appris comme un trésor aussi précieux que les splendeurs de Rome.
Le prestige de la confidentialité en prime.

Si un empire s’érigeait il n’était certainement pas financier. Il faut croire que les étudiants des années 80 ne lisaient pas spécialement plus que ceux d’aujourd’hui et la survie économique était souvent une préoccupation qui engageait la nécessité.Malgré l’opiniâtreté du Marcheur à solliciter chaque mercredi et vendredi l’avis du père sur le futur tirage du Loto, l’argent venait parfois à manquer.

C’est Pénina, d’un geste aventureux qui balaye ces nuages.
L’enfant a 10 ans environ alors c’est probablement en 1988 ou 1989.
Sa mère ouvre sa propre librairie.
Elle crée place St Sauveur un antre qu’elle surveille comme une louve ; bien qu’en matière d’empire cette conquête-là tînt moins de la décadence de Rome en vogue rue Léon Lecornu que du mouvement de la Smala d’Abd El Kader.
La mère donne au livre ancien une plus grande place dans son travail. Un métier particulier de connaissance bibliophilique qu’elle apprend sur le tas comme si c’était la plus naturelle des choses.
Avec cet endroit plus central arrivent dans le paysage d’autres gens. Les journées se prolongent encore par l’apéro à la maison et 2 à 3 fois par semaine le garçonnet découvre les visages qui peuplent ce nouveau lieu. Ils sont habillés avec plus d’élégance que ceux d’Arcanes mais ne sont pas moins fantasques.
Une semaine durant un prof d’histoire au blazer constellé de pin’s est venu chaque soir pleurer une affaire immobilière dont il avait compris un jour trop tard l’absurdité.

Si la famille habitait toujours rue Léon Lecornu, le collège où il était désormais scolarisé est à 50 M de cette librairie-là. Est-ce que c’est parce qu’il avait grandi que la boutique de la place St Sauveur lui semblait encore plus petite que celle du père ?
L’autre pratique professionnelle familiale qui avait été importée était celle de l’encombrement.
Claude avait toujours laissé au hasard le soin de constituer des strates géologiques de livres. Dans son bivouac sa mère, elle, s’attelle à sa grande Oeuvre. Elle fabrique avec une précision chirurgicale un désordre méticuleux; sciemment organisé. Le passant découvre émerveillé cette obsession labyrinthique,  une sorte de cousine du Palais Idéal. La mère sait où se trouve chaque livre, comme le Facteur Cheval savait où il avait posé chaque caillou.
Très vite la place Saint Sauveur déborde et la Smala essaime dans la cour de derrière.
Un garage est loué, puis un studio accueillent le campement de caisses, cagettes et cartons de livres.

L’enfant finit les cours ves 17H et sort du collège accompagné de son meilleur ami. Rodolphe s’assoit parmi les BDs et les Comics près de la porte. Il a une heure à tuer en attendant un hypothétique Bus Vert.
À cette époque Claude prend sa retraite.
Désormais vers 17h il apporte quotidiennement un thé et des sablés à son épouse.
Ce geste est plein du même amour qu’il y avait dans la main de l’enfant qui portait le journal et les cigarettes.
À 17h Claude Rodolphe et le garçon occupent à eux trois l’intégralité de l’espace disponible.
La mère les fusille d’un regard noir qui dit tout sans un mot.

Dans l’âme de cet enfant, il y a toutefois une part qui a toujours perçu la librairie comme une grande soeur exigeante.
Elle réclamait sans cesse l’attention qu’il n’imaginait même pas solliciter. Il la laissait jouir de son droit d’aînesse, ce qui est paradoxal pour un enfant unique. Ils ne sont jamais partis en vacances , – « Imagine si M. Untel vient chercher tel bouquin que j’ai rentré pour lui » – et souvent le dimanche de repos familial était consacré à acheter tous les livres d’une maison que des héritiers vidaient.
À 6 ans le CV du garçon affichait déjà deux solides références ; à l’expérience de commis en cigarettes s’ajoutait celle de manutentionnaire. Sa grande soeur décidait donc du programme des week-ends en plus de celui des vacances.

« Ah bah toi avec tes parents c’est normal que tu lises beaucoup ».

Il a entendu cette affirmation des centaines de fois et s’y est toujours inscrit en faux. Entre 6 et 14 ans les livres n’ont été rien d’autre pour lui que des objets encombrants aux coins vicieux, qui attendaient, tapis sur le sol familial, que son pied nu endormi vienne taper dedans, le faire hurler de douleur et gâcher un dimanche matin ensoleillé.
Il ne disputait pas à sa grande soeur le terrain de ces lubies.
C’est à sa prof de lettres de 2nde qu’il doit la découverte de la passion de la lecture. Elle s’appelle Monique Pottier, il ne perd jamais une occasion de la citer. Si l’enfant tenait indiscutablement de ses parents le gène de la lecture, c’est Monique Pottier qui a trouvé le bouton pour l’activer, le délivrer de l’omnipotence de sa grande soeur.

De cette part plus embourbée de son enfance il a aussi appris.
Qu’un travail devait être une passion, une oeuvre pour trouver le sens que l’argent seul ne lui conférerait jamais.
Il s’est choisi une autre famille de collègues et d’amis.
La perspective de ne pas travailler pendant les vacances l’angoisse terriblement.

Ne comptez pas sur lui pour jeter sur quiconque la première pierre.

Confortée dans son intuition initiale, devenue une libraire nationalement réputée, sa mère décide d’une nouvelle grande manoeuvre de déplacement.
Nous sommes en 1995, ou 1996, et elle va centraliser ses petits bivouacs rue des Croisiers. L’espace plus grand permettra de parachever l’Oeuvre de sa vie, à côté de quoi le Facteur Cheval fera figure de petite maquette préliminaire.
Ici sera l’oeuvre ultime, l’Arche de Noé de tous les livres. Elle ouvre un vaisseau paré pour recueillir toutes les espèces d’ouvrages menacées par tous les déluges d’une époque qui ne s’encombre plus de rien. La mère saura toujours où se situe chacun des animaux de la ménagerie.

Sachant désormais lire et ayant commencé à fumer, l’enfant a gagné une certaine autonomie et n’a plus besoin d’être posé là.
La vie est tout de même bien faite puisqu’il était devenu trop grand et trop lourd pour tenir sur les rayonnages.
Le papier rose que l’on délivre à 18 ans lui permet parfois d’exercer la profession de chauffeur livreur, remplissant son CV d’une nouvelle ligne et ses dimanches de périples picaresques.

Un temps sa mère, peinée qu’il ne reprenne le flambeau familial l’avait convaincu d’essayer.
Ils avaient convenu d’un test d’une semaine.
Le premier jour il est arrivé.
Il a identifié dans un coin une caisse de livres qui n’étaient manifestement pas à leur place. Ces livres d’histoire n’avaient rien à faire dans le rayon art aussi il s’empara de la caisse et rangea les ouvrages par ordre chronologique dans l’étagère dédiée.
Inquiète de son silence et de l’autonomie qu’elle couvait, Pénina l’a rejoint.
Avec une grande pédagogie elle lui a hurlé dessus parce que cette caisse avait été mise de côté pour un client.
De façon très respectueuse du lien de subordination du monde du travail, il lui a hurlé dessus qu’elle ne pouvait pas simultanément blâmer le manque d’initiative et fustiger chacune d’elles.
L’expérience a duré 15 minutes, l’enfant n’est pas devenu libraire.

Le rôle de trouvère n’est pas celui qu’il affectionne le plus dans son travail ; loin s’en faut.
Il va conclure cette maladroite et longue chanson de geste.
Mais s’il y avait bien une histoire qui méritait l’exhaustivité, c’est la formidable légende de cette famille informelle, ces parents extraordinaires, cette grande soeur capricieuse, ces endroits fous peuplés de cousins et cousines obèses qui pleurent sur des pin’s.

C’est la légende de sa famille, il mesure ce qu’il lui doit,

« ay ke seys atrisssses et ateurs en soyent chaleureusement remayrciais et que l’osditeur ou le léteur épouisé soye convainscu que tout y aye véridique ».

 

De nuit, se redresser

IMG_7757

« – Bien sûr que la lutte des classes existe, et c’est la mienne, celle des possédants, qui mène la lutte. Et nous sommes en train de la gagner » Warren Buffet.

« – La première manche Warren, juste la première manche … » Nathanaël Frérot.

 

 

 

Déjà le 34 mars
Ça fait quatre jours
et bientôt quatre nuits donc
Que je suis fiévreusement les événements à Place de République – Paris – France.
La Nuit Debout

Alors ouais on sait pas encore ce que c’est

Ne pas rentrer chez soi une millième fois après une millième manife
Se dire bon bah salut à plus l’air un peu désolé
avec en soi dans la gorge l’habitude du goût de l’inachevé
Plutôt rester
Plutôt parler
C’est peut-être juste ça et c’est déjà beaucoup

Ouais ok il y a probablement des jongleurs en sarouel
des street-artistes fatigants
à te regarder l’air touché par la grâce après avoir commis un truc moche par terre
ou pire, d’autres qui tapent sur des djembés et ça leur va bien, mais que à eux.

Mais des gens sont là. Sous la pluie.
à croire en quelque chose
Depuis combien de temps c’était pas arrivé ?

Alors ouais mais on sait pas trop. Ils sont pas super nombreux et puis d’abord c’est qui.
Je demande: depuis combien de temps c’était pas arrivé ?
Attends mais t’es qui pour demander ça ?

Je suis quelqu’un qui juste espère
ne plus dormir seul avec les fantômes de ses renoncements,

ne plus se réveiller cerné par les petites lâchetés concédées aux principes dits de réalité.
On peut pas toujours regarder le temps grignoter ses convictions
Ni trouver de bonnes excuses pour s’y habituer
On peut pas toujours espérer que quelque chose arrive
dire c’est quand que
et ne pas essayer
même essayer de se tromper

Mai 68 ça a fait plein de jolies photos et aussi beaucoup de quinquagénaires grassement convertis au libéralisme
Pourtant en photo ça avait l’air bien,
Je frémis de voir Jean-Luc Godard en noir et blanc proférant des trucs géniaux,  de savoir Chris Marker filmant la rue et Guy Debord agitant l’agitation. Jubilatoire.
Essayer de changer le monde, est-ce qu’il existe un truc plus amusant à faire des courtes années de nos vies ?
Je suis quelqu’un qui s’émeut de regarder des images seventies de Michel Foucault fumant dans des amphis occupés
En crevant d’envie de vivre ça
Et moi j’y ai renoncé avant de l’avoir vécu

Pourtant ma génération a abrogé le CIP.
J’étais dans la rue tout un hiver pour congédier Alain Juppé.
L’enfant de 10 ans avait cru en 1989 que les gentils avaient gagné pour toujours, les gens cassaient des murs dans la télé grésillante et même s’ils avaient des coiffures bizarres ça faisait rêver.
Il n’y aurait plus de murs.
Nan mais là tu vois on était bien.

On peut pas réclamer sa part d’histoire
rêver romantique à des engagements, des Guerres d’Espagne
et regarder passer le train de l’histoire
ne jamais oser monter dedans parce qu’on sait pas trop où il nous emmènera
Et si c’était maintenant ?
On peut pas ne pas essayer ? Si ?

L’Europe promettait qu’on allait être tous copains
on vous vend des rollmops et du pecorino pour fraterniser avec les danois, communier avec les italiens.
On trouvait l’entourloupe un peu visible mais on se disait pourquoi pas faut bien un début.
On avait confiance.
On a grandi comme ça,
tout irait toujours bien, on mangerait des rollmops et sinon on descendrait dans la rue, ça marchait, c’était vivant.

On ne parlerait plus de Lutte des classes, ça ferait has-been
La chute du bloc de l’Est avait discrédité Marx et tu vois bien même les prolos faisaient un bras d’honneur à leurs dictatures poussiéreuses et rêvaient de crédits-conso.
Tous ensemble dans la même classe et on chahute si on veut

Je peux pas devenir un ancien combattant des luttes que je n’ai même pas menées.
Je peux plus accepter cet horizon unique dont l’époque, campée dans son cynisme, nous vend 50 nuances.
Je peux plus inventer seul l’iconographie pop de mon engagement au conditionnel
Je frémis lorsque Frédéric Lordon prend la parole dans un amphi plein à craquer
Et vient la nuit, parler encore.
J’ai envie de croire que le train repasse
Que c’est celui-ci qu’on ne peut plus rater
qu’on y monte il est grand temps.
On verra la destination, peut-être qu’il faut essayer et c’est certainement maintenant.

D’accord on a pris un parpaing sur la tête le 21 avril
On a cru à l’accident bête
Désolé j’étais rentré faire une petite sieste. La panne de réveil quoi.
Ça continuait à avoir l’air douillet, tiens goûte-moi ce pécorino tu veux un rollmops ?
Les règles du jeu avaient changé mais ça luttait encore dans la classe, juste ça s’appelait plus comme ça et ça n’avait toujours pas de nom
On était sonné. On a pas vu.
Nous continuions à nous préparer à changer le monde
On lisait des bouquins, on sortait, on voyait des spectacles, des expos des concerts et des films, on se marrait.
Au pire nous irions dans la rue.

Je ne peux plus regarder l’ascension de Podemos en disant mais pourquoi on a pas ça en France
et ne pas m’autoriser à croire aux nuits debout
Saisir l’espoir de faire quelque chose
Se permettre de rêver et on s’en fout si c’est naïf, au contraire

Je suis entré dans une profonde tristesse en 2003.
L’effondrement.
Des mois de lutte pour la sauvegarde du régime de l’intermittence, la clef de voûte de la création culturelle en France.
L’échec, hurler dans le désert, se protéger du mépris, se faire arrêter, insulter, être obligé de rentrer dans des débats juridiques et techniques. Le piège.
Pour la première fois je perdais un combat.
Et pas des moindres. La culture : la conscience partagée d’un progrès possible.
Beaucoup de choses en moi sont mortes cet été-là.
Le monde tel que j’avais cru le comprendre s’écroulait et emportait avec lui de ma naïveté, de mes illusions, de mes espoirs.
Je suis rentré dans une stase profonde côté engagement
Je ne serais plus assez fort, ça me ferait trop mal.
Je regardais, toujours concerné, aguerri à décrypter les logiques.
Mais sortir du bois pour me faire vomir dessus non merci je suis pas de taille,
j’ai mieux à faire même.

Debout, agrippé au lieu qui fait sens.
La place de La République.
Celle qui guidait le peuple.
Celle qui hier a rassemblé nos chagrins et reçu les larmes que la mort des proches faisait couler.
Les proches, des hommes et des femmes assassiné-e-s au nom du fanatisme religieux dont on pensait que le progrès social nous avait enfin débarrassé.
La République aux pieds de qui quelques-unes de nos illusions furent inhumées.

Celle qui hier concentrait les hébétudes, unissait nos humanités endeuillées, assommées, qui ne pourraient désormais plus se contenter de ce monde incompréhensible, sur lequel personne ne semblait plus pouvoir trouver prise.

C’est là qu’il faut être, je crois.
Retrouver les prises, les appuis, l’élan. Se remettre à l’endroit.
Faire des gâteaux et du café aussi.
Reprendre le monde puisqu’il paraît qu’il est à nous.
Être là, la nuit, debout.

Pendant que mon espoir hibernait, il y a eu le quinquennat de Nicolas Sarkozy.
Il y avait trop à dire pour parvenir à parler, ça allait trop vite.
C’était le bordel, la cacophonie dans la morgue.
Essayer un peu de ranger la morgue était tout à fait vain.

Et puis les thématiques et les idées de l’extrême droite ont saturé les canaux, reprises et commentées en temps réel par tous, décorées, recyclées,  polies, y compris pour les combattre.
Écoeurement. Qu’est ce qu’on foutait là ?
ll n’y eut plus d’idées
Juste des chiffres qui ne correspondaient à rien qu’on nous invitait à apprécier, assaisonnés de raccourcis, de sophismes et de plans com qui changeaient au gré des saisons.

Traverser cette époque fut extrêmement éprouvant.
Quiconque voulut faire preuve d’intelligence, ou d’humanisme, se trouva disqualifié, moqué, transformé en paillasson sur lequel essuyer un élément de langage imparable.
Nous étions spectateurs et figurants paillasson à la fois.
Nous rêvions juste de ne pas nous y habituer
Nous nous convainquions que ça ne durerait pas trop longtemps

Mais c’était la crise. Le taux de croissance est faible. Je suis pas fort en maths hein, mais je crois que 1% de croissance par an, ça veut dire que chaque année le pays est plus riche que l’année précédente.
Et puis c’est exponentiel, 1% de 100% c’est 1, donc ça fait 101.
L’année d’après 1% de 101 c’est 1,01 donc ça fait 102,01. Et ainsi de suite.
Le problème n’est donc pas de créer des richesses mais de les répartir.
Je crois qu’un enfant saisit ça beaucoup mieux qu’un adulte.
Un enfant on l’autorise encore à être naïf.

Papa c’est quand qu’on change le monde ?
Si je n’ai pas encore eu d’enfant c’est peut-être parce que j’ai bien trop peur qu’un jour il ou elle me pose cette question.
Et les réponses qui me viendraient me font un peu honte.
De cette peur là je voudrais me délester.

Puis François Hollande est arrivé.
Et avec lui cette gauche dont on ose espérer beaucoup
Si ce n’est que ça ne soit pas plus pire.
Voire, rêvons, d’améliorer un peu, de ranger un peu la morgue.
On a découvert que cette gauche avait vraiment renoncé à changer le monde, même un peu, même à la marge.
Et on se retrouve stupéfait de constater que même elle l’empire, par cynisme, par incompétence, par faiblesse intellectuelle,  par carriérisme, ambition, par accident même pourquoi pas, mais on comprend toujours pas ce qui se passe.

Dans 1984 la devise que Georges Orwell invente à son régime totalitaire est « La guerre c’est la paix. La liberté c’est l’esclavage. L’ignorance c’est la force»

Et voilà qu’on pourrait y ajouter « Le licenciement c’est l’emploi »

On aurait pas imaginé que le coup vienne de là.
De François Hollande, de Manuel Valls, de Myriam El Khomri, appuyés par l’exécutif, par les députés et l’appareil du Parti Socialiste.

C’est peut-être le coup de trop.
Peut-être que le mépris est allé un peu trop loin.
Peut-être que Warren Buffet en train de gagner la Lutte des classes a poussé un peu le bouchon, un excès de confiance.
Et peut-être que ça ne marchera pas.
Qu’on a enfin droit à la revanche de nos défaites accumulées, personnelles et collectives

Peut-être qu’ils se sont trop moqués
Qu’ils ont épuisé la bienveillance et le courage qu’on avait à toujours leur chercher des excuses
Peut-être qu’ils n’ont juste plus d’excuses.

Peut-être c’est maintenant que je sors de ma stase politique
Que je n’ai plus peur de rêver
Que j’affirme avoir le droit d’être naïf
Que je ne peux plus ne pas essayer que je ne peux plus ne pas y croire
Qu’il faut essayer et que ça pourrait être là, aujourd’hui

Essayer, ensemble, debout dans notre nuit.
Depuis combien de temps un évènement pareil n’était pas arrivé ?
Je demande
Tant de mots lancés
Avec de l’envie de construire, d’inventer,
de frotter les intelligences et les humanités les unes aux autres ?
T’imagines, une agora à ciel ouvert
où l’on dit autre chose que de l’accablement, que du renoncement, que de l’exclusion,
Pour une fois on a le droit de parler de politique sans devoir commenter les horreurs de l’extrême-droite ?
Sans mensonge ni calculs personnels
J’en étais venu à ne plus oser l’espérer.
Combien étions-nous à presque avoir honte, à enfouir dans le secret de nos âmes des idées un peu naïves, un peu égalitaires, progressistes.

Je voudrais raconter à mon enfant ces moments.
Où le train est arrivé, où l’on est montés dedans.
Où on a pris le monde et plutôt que de tanguer dessus n’importe comment on l’a remis dans le bon sens. Et on avait plus la nausée
Rigoler en imaginant que Warren Buffet, beau joueur, écrirait « La lutte des classes existe et c’est ma classe, celle des possédants qui l’a perdue »
Ce moment qui avait commencé sous la pluie, avec des cafés, des gâteaux, des paroles.
Ce moment de nuit. Debout.
Le moment où l’on s’est redressés.
Quand on s’est mis debout et qu’on a sorti le monde de sa nuit.

Sur une banderole déployée dans l’espace public.

CSGXBe-WEAY8jYE.jpg_large
J’ai vu cette banderole. Je l’ai reçue comme une gifle.
Une décharge de violence aveugle lancée sur autrui, au hasard.

Je peux comprendre la gêne des nuisances. (10 ans durant, mes fenêtres donnaient sur un square qui servait de salle des fêtes aux marginaux du quartier et l’été aux jeunes insouciants).

 

Je ressens pourtant que la réponse apportée (ou « proposée ») par cette action; l’affirmation d’une telle parole dans l’espace public; est une insulte à quiconque la lit, un crachat au visage du corps social. Je pourrais la traduire par « la précarité / l’exclusion, la maladie, la vie des autres, je leur mets mon poing dans la gueule »

 

Entre nous que des SDFs aillent picoler dans le jardin de Joël Bruneau, ou du préfet, ne règlera pas les problèmes de misère, d’alcoolisme, ni ceux suscités par la présence d’autres humains autour de nous.

 

La pauvreté, comme la maladie, appellent des réponses, et donc des réflexions, plus grandes que moi, que mon petit confort.
En tant qu’humain, je me sens en devoir de réfléchir à la hauteur du défi. Tout l’inverse de cette banderole.
Elle est donc, et simplement, inhumaine.

 

Le sentiment de crise dans lequel nous sommes baignés rend le sujet de l’autre sensible, éruptif.
J’ai assez de mes problèmes pour pas avoir à m’occuper de ceux des autres.
Je ne m’étonnerai pas un jour de ne pas trouver les autres en cas de besoin. Que l’autre soit le voisin ou la solidarité nationale.

 

Et que va faire la municipalité pour résoudre ce problème ?
Grillager le jardin ? En privatiser l’accès ?
Rayer de l’espace public le lieu du problème.
Je sais pas si je trouve cette réponse à la hauteur.

 

Nous vivons des temps où fermer les frontières a aussi l’air d’être une solution.
Un jardin qui se ferme c’est triste comme un pays qui se ferme.
J’ai pas pu m’empêcher, là, sous cette banderole, de penser aux centaines de milliers d’humains qui quittent familles, maisons, travail, et traversent des mers et des pays au péril de leurs vies*

Ce geste désespéré c’est un appel, un cri, une détresse qui se hurle et cherche l’écho de nos humanités.
J’ai envie de revendiquer comme un trésor la naïveté qu’on ne manquera pas de me reprocher.
J’ai envie d’être humain, à la hauteur.
J’ai envie de ne pas céder à la xénophobie, je veux pas avoir mal quand je vois des banderoles.

 

Prologue (°Scène -1)

IMG_3814 1

J’aimerais dire. Te dire à toi.
Ou t’écrire.
Tu n’es pas là et c’est toujours à toi que je parle.

Je t’écris depuis un endroit
D’une zone sensible aléatoire.
Je te dirai les coordonnées, quel hémisphère, les parallèles
Le nom du Tropique où mettre le point
Rouge sur la carte d’un monde

J’aimerais écrire comme on gribouille en téléphonant

Découvrir une fois l’appel terminé les phrases formées sur l’enveloppe
Le catalogue
Le répertoire
Laissé là à côté
Le terrain où déposer les mots, le potager, le jardin partagé
Irrigué de hasard et tout y serait bien dit

Écrire la nuit que tu traverses
Une baston avec le marchand de sable
Un astronome qui déchiffre tes astres, qui les yeux fermés lit ta constellation en braille
Puis te retrouve
La lumière des villes baigne le ciel et noie l’obscurité
Il fait clair dans la nuit je peux pas te voir
Identifier ton étoile
Nos satellites ne localisent pas
L’appel se perd et le gribouillis est mince
Un gars marrant expose un plan du ciel
Dessus il note tous les signaux émis dans le vide et puis c’est le matin

La radio ne te réveille pas
Je disparais à mon tour on garde la nuit à tour de rôle
Je ne saurai pas si tu décodes le sens dans les mots griffonnés
Le type marrant en exposera peut-être les empreintes dans le répertoire
On y parle d’endroits
D’un théâtre des opérations à venir
De territoires aux contours mouvants
avec des frontières tracées à main levée
Un croquis de maisons, de soleil ou de nuages avec des chemins et des bonhommes
Un schéma technique très précis exécuté avec de très gros feutres.

 

 

 

 

C’est le prologue d’un texte en cours.
Le titre, « QUE NOS VIES (AIENT L’AIR D’UN FILM PARFAIT) » est emprunté au refrain de « AMOUREUX SOLITAIRES  » d’Elli & Jacno.

Il y est question de gens dans des lieux. De la façon dont les territoires nous conditionnent. Je parle de ça, en lien avec notre expérience de compagnie, notre statut d’artistes en résidence dans une sous-préfecture de département rural. Il est question d’être là, d’y rencontrer des gens et d’y raconter des histoires sur une scène.

Et puis comme il arrive parfois, j’ai eu envie de prendre mon téléphone et d’enregistrer ce texte, d’un coup là, comme je l’avais fait ici avec un autre texte.

 

 

Sur le chantier : Le personnage de Raphaël & le texte final du frère

IMG_2712

J’ai proposé à E. de chercher pour certains des personnages un espace de parole que les situations codées de travail dans lesquelles ils évoluaient ne leur permettaient pas de porter.

Raphaël est performant dans son travail. Il est narcoleptique.

_–___-__-__-___—___–

Raphaël

Le vide
L’espace à remplir
Qu’est ce qui naît dans le vide
Quels sons quelles images quelle météo quelles émotions
Là où il n’y a rien quelque chose existe
Des chiffres du code binaire des stratégies de personnal branding et de social média
Et je m’effondre
Un oreiller un lit une couette un matelas des draps épais
Je m’effondre je coupe
Je coupe les files interminables de 0 et de 1
L’esprit les décrypte court après, court devant
C’est effréné
L’esprit trébuche sur un petit caillot de 0 et de 1
Je m’effondre
Là-bas dans l’effondrement un autre vide
Un terrain où poussent d’autres choses
L’idée d’une promenade en forêt
Le contact des feuilles mortes et humides sous la semelle des stan smith
Le vent qui arrive dans les branches
et circule
de manière autonome
dans cette bulle végétale
On pourrait manger un sandwich au jambon assis sur un rocher
On pourrait être seul vraiment ou ensemble avec d’autres vraiment
Les choses pourraient ne pas se ressembler
Des millions de 0 et de 1 qui nous oublient que tous les 1 sont identiques aux autres 1
J’ai jamais trouvé deux feuilles identiques mais je m’en fous des écolos
Je suis dans l’espace qui différencie une feuille de hêtre d’une autre feuille de hêtre
C’est un vide indicible
Une grande question
Un espace où on pourrait s’inventer
Un endroit
Un vide où rencontrer soi-même

 

 

 

IMG_3181

 

 

 

Dans ce que nous avons présenté,  l’employée autour de qui l’action se noue est hantée par l’ image d’un homme croisé le matin dans le métro.Cette présence aperçue en fil rouge prend la parole à la fin. E. était parti sur un texte de Lautréamont pour entamer la réflexion avec l’acteur. Il fallait néanmoins raccrocher l’histoire et cette parole finale. Il ne reste bien sûr rien de Lautréamont.  Si ce n’est l’amour qu’on a pour Maldoror. Et le fait que j’ai surnommé ce moment « Lautréamont Discount » pour déconner. Et le souvenir qu’il a été l’impulsion d’un texte qui n’a rien à voir.

_–_-__

Jeanne,
ça serait l’histoire d’une chanson.
On y parlerait du chemin de l’inspiration de l’impact d’une respiration imaginée
On raconterait mal la percussion d’un geste créateur dans un cerveau indéterminé.
ça serait pompeux et on pourrait s’en foutre.
On douterait en affirmant des trucs alors que c’est peut-être juste du silence qu’il faudrait
Mais ça serait le début d’un paradoxe, un premier

On chercherait une langue vaguement prophétique du XXI ème siècle
On pourrait échouer parce qu’on ne trouve pas de mythologie à dessiner
Jeanne, parce-que l’espèce la plus répandue dans ce monde est celle des morts
Alors là tu sais plus ce qui existe ou pas, en vrai.

J’émets depuis une grotte du néolithique
Reconstituée en Haute définition par des millions de pixels
Je pourrais être un dessin rupestre découvert par un paléontologue
Tu pourrais être le chemin perdu d’une chanson lointaine
Psalmodiée par les anciens dans un rite incendiaire
Ou bien encodée cryptée et reproduite au futur live  at les circuits imprimés
Non? Qu’est-ce que t’en penses?

On oublierait qu’on ne sait jamais à qui on s’adresse
Toujours à des inconnus
Luttant dans un présent entourés de présences floues
Charnelles ou rugueuses
Jeanne
On chante le noeud à l’estomac
On scande l’essoufflement le poing levé
On fait la danse de la pluie du coeur qui s’accélère devant l’émotion
Se serre, suspend sa pulsation, reprend son battement

Je vous parle entre deux extrasystoles
Depuis des tissus complexes des molécules en mouvement
Nous ne sommes pas bloqués dans le trafic, nous sommes le trafic

Avant de couper la transmission de perdre à jamais la fréquence
Vous pourriez dans l’histoire de la chanson
Faire du toboggan dans mes artères
Un parcours d’accro-branches entre mes synapses
Vous pourriez vous inviter, vous incruster
Être plus que des guests sur le refrain
Vous pourriez être la chanson
Vous pourriez

Publicités